Lapetiteabeilleadit

Dérapage

Classé dans : Nouvelle — 22 juillet, 2017 @ 12:37

Adèle

Le début de la Liberté commence quand s’arrête la dépendance financière à ses parents

Grandir, s’émanciper, devenir adulte. Alors âgée de 18 ans, Adèle avait pu partir de son cocon familial. Munie de sa petite valise, elle avait pris le train en direction de l’Internat. Deux ans d’étude, un diplôme en poche…et maintenant ? Elle fermait sa valise et attendait le coup de fil lui confirmant son embauche prochaine.

Après avoir passé les tests psychotechniques, elle avait eu droit à deux entretiens. Elle avait réussi à se vendre, elle le savait. Elle les avait charmés, les avait fait rire. Et l’emploi correspondait à ses qualifications. Il lui suffirait de connaître le produit à maîtriser, donc repartir sur une formation de deux mois, cette fois-ci contre rémunération.

Enfin, Liberté financière ! Louer un studio, investir dans une voiture. Le salaire était réellement intéressant. Elle s’en sortirait.

Sonnerie. Le numéro affiché était celui de la société FINAPROJET. Se calmer, respirer, sourire, décrocher.

« - Allo, bonjour !

- Mme TANGUY ? Sandrine PELLEAU, de la société FINAPROJET. Je vous rappelle suite à notre entretien.

- Oui, oui !

- Nous serons ravis de travailler avec vous. Seriez-vous disponible pour lundi, 8h ?

- Bien sûr, évidemment !

- Dans ce cas, attendez à l’accueil lundi et demandez-moi. je viendrai vous retrouver. Nous signerons alors le contrat et je vous expliquerai en détail le programme de votre formation. Ah, et pensez à prendre votre pièce d’identité, votre diplôme et votre RIB.

- Aucun problème ! J’aurai tous les éléments.

- Très bien, alors à lundi Mme TANGUY !

- A  lundi ! »

Impossible ! Cela se réalisait réellement. Impossible…Son premier salaire. Quatre jours à attendre, sans paniquer. Quelle tenue ? Ne pas arriver en retard. Combien de temps elle avait mis déjà pour faire le trajet ? Y aurait-il une grève du tram ?

RESPIRER !

Deux mois s’étaient écoulés. Deux mois à ingurgiter de l’information : les contrats d’assurance habitation, complémentaire santé, crédit, prévoyance, perte d’autonomie, accident de la vie…Un carnet entier empli de pense-bête, de nota en tout genre. Des centaines de fiches écrites, réécrites, annotées, surlignées.

Des noms, des visages, encore des nouveaux noms, des nouveaux visages.

Des logiciels de saisie, de gestion d’identités, de suivi…

Deux mois à s’intégrer, à se familiariser avec sa tutrice Sandrine, à manger au réfectoire avec une partie du personnel, à observer comment se comporter, à écouter les histoires de la société et de ses collègues. A être maladroite, empotée, mal à l’aise le temps de prendre ses marques…Comme la fois où elle avait fait tomber ses fiches dans le couloir. M.MESGUEN, du service juridique, l’avait alors gentiment aidé. Ou lorsqu’elle avait renversé la carafe…Les maladresses liées à l’inconfort des situations encore trop nouvelles, si peu familières.

Quatre mois plus tard, elle répondait au téléphone, recevait des clients, les conseillait. Bien sûr, il lui arrivait de demander de l’aide, de poser des questions. Mais elle restait professionnelle. Elle reprenait contact dès qu’elle avait obtenu des réponses, elle relançait jusqu’à pouvoir apporter le meilleur conseil. Elle était douée, concentrée, à l’aise. Et était payée.

Elle avait réussi à louer un studio près de son lieu de travail. Elle dormait juste sur un matelas, n’avait pas de meuble à part une table de camping…mais elle était libre. Trop fatiguée pour sortir le soir, sans trop de sous à la fin du mois pour se permettre des excès, mais elle pourrait bientôt s’autoriser une sortie resto-boîte avec ses amis.

Un an plus tard, son studio possédait un convertible, une table de chevet et sa lampe, une petite armoire et de nouveaux vêtements et chaussures. Elle avait un compagnon régulier, Thomas, de trois ans son aîné, travailleur en Intérim. Ils rêvaient tous les deux d’un appartement en commun.

Au niveau du travail, son portefeuille client avait augmenté. Son salaire était agrémenté de jolies primes de fin de mois suite aux objectifs atteints. Et son patron lui avait proposé de reprendre le portefeuille client de Kathy, qui partait à la retraite à la fin de l’année.

Elle sortait de temps en temps avec ses collègues Sandrine, Mathilde et Lydie. Faisait la bise à un nombre croissant de collègues d’autres bureaux et étages. Elle tutoyait maintenant le service juridique, les RH, l’accueil, le recouvrement. Elle se moquait même gentiment de Pascal MESGUEN, qui rougissait et bafouillait dès qu’elle s’approchait.

Elle était heureuse.

Eric

Encore une plainte

Nom/Prénom (plaignante):   TANGUY Adèle

Age : 23 ans

Dépôt de plainte contre MESGUEN Pascal

La victime stipule que le susdit MESGEUN Pascal travaille dans le même bâtiment. Elle est amenée à le croiser tous les jours.

Description de la plainte :  harcèlement, filature, perquisition du domicile, vol d’objets intimes, agression physique du conjoint BESCOND Thomas.

Pauvre gamine…Elle est vraiment tombé sur un taré. Qu’est-ce qu’elle va devenir ? Encore un qui va ressortir dans un mois…

Béatrice

Etudes cliniques sur le délire paranoïaque et l’érotomanie

Le patient m’a été adressé pour une détermination de sa capacité à s’intégrer dans la réalité.

Anamnèse :

M.M est né le 15/06/1978. Son père était couvreur et s’est tué dans un accident de travail lorsque le patient avait 6 ans. Lui et ses deux soeurs, alors âgées de 8 ans et de 10 ans, ont été élevés par leur mère et leur grand-mère maternelle.

Sa mère travaille en tant qu’agent d’accueil dans un magasin de vêtement. Ses soeurs sont en couple et ont chacune deux enfants. Les trois femmes appellent le patient tous les jours.

Le patient a été un élève brillant, très investi dans ses études. Il a cependant eu quelques difficultés à s’insérer socialement lors de son cursus scolaire. Il côtoyait plus souvent les amies de ses soeurs que les enfants de son âge.

Il a connu quatre femmes intimement. Il s’agit de relations de trois mois maximums. Elles étaient toujours trop « intrusives », « ne le laissaient pas être lui-même »(aucune réponse obtenue sur ce qu’il entendait par être lui-même). « Elles le critiquaient, ne le trouvaient pas à la hauteur ». En prenant conseil auprès de ses soeurs, il a très vite compris qu’il s’agissait de « manipulatrices » et a donc mis fin à ses relations.

Lorsqu’il a rencontré Adèle, « ça a été un coup de foudre pour elle et lui ». « Elle l’a vu et a fait tomber ses documents devant lui pour qu’il les ramasse ». « Elle trouvait des prétextes » pour venir le voir, « lui lançait des regards ».

Elle a commencé à « vouloir plus » un an après son entrée dans la boîte. Il la croisait dans la rue, l’apercevait dans les bars. « Elle faisait semblant de ne pas le voir mais parlait de lui à ses amies ». « Elle le séduisait en relevant ses cheveux, en mettant du parfum ». Un jour, il l’avait entendue parler au téléphone et elle disait « qu’elle était tombée amoureuse ».

Il a eu peur lorsqu’elle est arrivée un matin avec des bleus sur le corps. Elle disait qu’elle s’était un peu trop défoulée au sport, mais il « avait vu son regard. Il y avait autre chose. » C’est lorsqu’il l’a »vue dans la rue avec un homme qu’il a compris. » « Elle n’était pas libre de ses mouvements, de sa vie. » « Cet homme était un frein dans leur relation. »

Pour être certain qu’elle ne risquait rien, il l’a suivie un ou deux soirs. Alors qu’elle était partie en week-end, il avait réussi à entrer dans l’appartement. « Elle lui avait laissé un cadeau dans sa table de nuit, elle savait qu’il allait passer ». « Il était reparti avec un marque-page où il était noté : S’il tonne au jour de Saint-Pascal, Sans grêle, ce n’est pas un mal. »

Après, il ne voulait plus se séparer d’elle. Elle était en danger avec cet homme. Il restait dans le coin de la rue, l’attendait le matin, la suivait le soir. Il la voyait embrasser cet homme, elle n’était pas heureuse avec lui.

Diagnostic :

Le patient croit sincèrement être l’objet d’amour de la victime. Je n’ai pas encore déterminé l’élément déclencheur. Le patient évite toutes mes tentatives d’interprétation de ses projections. Toute rationalisation de son délire paranoïaque est contré par un langage systématisé, un récit ordonné et extrêmement cohérent des événements.

Le patient n’est pas psychotique. Il n’existe aucun phénomène hallucinatoire. L’adhésion de ses soeurs sur l’interprétation des agissements de la victime n’a fait que rendre plus crédible son regard sur la situation.

Le patient souffre d’un délire paranoïaque érotomaniaque. Les trois stades liés à la conviction délirante d’être aimé son parfaitement visibles : stade de l’espoir, de dépit et de rancune. Le patient est rationnel et responsable de ses actes.

Pascal

Métro, boulot, dodo et interprétations

La mort de son père n’avait pas représenté un traumatisme à proprement parlé. Entouré de sa mère, de Nathalie et de Clémence, il avait apprécié la vie. Choyé, aimé, bercé, protégé. Il aimait retrouver ses soeurs pendant les récréations, écouter leurs conversations, apprendre ce qui l’attendait quand il serait grand à son tour.

Ses amis l’ennuyaient. Il ne trouvait pas sa place, n’était pas sportif, n’avait pas de centre d’intérêt. Seules les études comptaient.

Alors, il a appris, a obtenu une licence de droit et a fini par se lancer dans la vie active sur les conseils de ses soeurs. Clémence avait réussi à lui trouver un poste au service juridique de la société FINAPROJET. Cela lui convenait parfaitement.Il était rigoureux, sérieux, pointilleux.

Il avait fait quelques rencontres amoureuses dans des sorties improvisées avec ses collègues. Il s’était senti obligé d’embrasser ces femmes, de faire comme les autres. Elles n’étaient pas très intéressantes, l’enviaient, le jalousaient. Nathalie lui avait rappelé combien il était quelqu’un d’exceptionnel. Clémence les avait trouvées quelconques. Il avait stoppé là ses aventures.

C’est à un repas avec sa mère que tout a changé. Comme d’habitude, il l’avait embrassée et s’était installé directement à sa place à table. Sa mère lui avait rempli son assiette. Et c’est là qu’elle lui avait appris la grande nouvelle. Elle comptait se remarier…

Il avait continué à vivre, à retourner au travail, sa routine. Il avait déjà remarqué le manège d’Adèle, ses regards, son attirance. Mais cela s’était tout d’un coup accentué. Elle faisait en sorte qu’il la repère lorsqu’elle sortait au restaurant, au bar, au cinéma. Elle avait commencé à faire des efforts pour se mettre en valeur, avait amélioré sa garde-robe, s’était même remise au sport.

Il avait essayé de l’inviter à sortir un soir, elle lui avait répondu qu’elle avait un rendez-vous. Quelque chose n’allait pas, il s’en était déjà douté lorsqu’elle avait ri de ses bleus sur ses jambes. Elle mentait, elle voulait qu’il le sache, qu’il la protège. Il l’avait suivi.

Elle était rentrée chez elle et était ressortie avec un homme qu’elle appelait Thomas.

Il était obligé de la surveiller de plus en plus souvent, elle se mettait en danger avec cet homme qu’elle n’aimait pas. Il avait dû fouiller dans son appartement pour trouver des preuves de violence, de haine de ce Thomas. Et avait apprécié le geste d’Adèle qui l’encourageait et lui pardonnait son audace par ses petits cadeaux.

Il lui avait d’ailleurs dit à son Adèle combien il la comprenait. Elle lui avait ri au nez, lui avait dit qu’il était complètement taré.

Il était temps qu’il agisse. Il avait attendu Thomas à la sortie de son travail et l’avait tabassé. Il n’en pouvait plus de ce qu’il faisait subir à son Amour. Il l’avait salement amoché, et cela lui avait fait un bien fou. Plus d’obstacles. Adèle était tout pour lui.

Courir, courir jusqu’à son appartement. Lui annoncer la folle nouvelle. L’embrasser, la faire tourner, lui dire combien il l’aime.

Mais elle n’avait pas compris. Elle lui avait dit qu’il lui faisait peur, qu’il devait aller consulter un psy, qu’elle allait porter plainte.

C’est un voisin qui avait sauvé Adèle…il l’aurait tuée.

De mort naturelle

Classé dans : Nouvelle — 16 juillet, 2017 @ 6:47

« Docteur, on me tue à petit feu. » Ces propos burlesques étaient tenus par Helen Thomson, une dame très recommandable et recommandée de 75 ans. Ils avaient pour destinataire le docteur Pierre Destier, médecin de famille qui vivait pleinement son entrée dans la quarantaine. Son expression était alors emprunte d’un grand étonnement suite à cette affirmation. Mme Thomson représentant un excellent investissement pour son cabinet, il se devait de feindre un véritable émoi. On n’a pas tous les jours devant soi la fille d’un magnat du pétrole et la veuve d’un directeur de banque.

 

« - Vous allez croire que je deviens folle (« Mais non, mais non », disait la moue du médecin), mais mes enfants sont en train de me tuer.

- Voyons, Mme Thomson…Eric et Marie sont incapables de…

- Oh, bien sûr, devant vous, ce sont des anges ! Mais, vous savez, le mari de ma fille est en train de faire faillite, son entreprise bat de l’aile. Ma fille me réclame sa part de l’héritage. Quant à mon fils ! Cet idiot a été incapable de se trouver une femme et il dépense le peu qu’il gagne dans les courses.

- Quelles preuves avez-vous, pourquoi serait-on en train de vous « tuer » ?

- Eh bien, depuis un mois, je me sens extrêmement fatiguée. Je ne peux plus me promener comme avant, je m’essouffle pour un rien. Je me sens triste, abattue.

- Quelque chose vous préoccupe peut-être ? Pourquoi accusez vos enfants ?

- Parce que…ce sont de…de véritables démons. Ils ne pensent qu’à l’argent, ils savent que j’ai déjà un pied dans la tombe. Au moindre faux pas, vous pouvez être sûr qu’ils riront aux éclats.

- Bon, je vais vous prescrire un médicament à base de méprobamate. Revenez me voir dans un mois. S’il n’y a pas d’amélioration, alors nous envisagerons un examen plus poussé. En attendant, détendez-vous… »

C’est en vain que Pierre Destier attendit sa patiente lors de la consultation suivante. Ce fut un faire-part de décès qui lui fut adressé à la place : Mme Thomson avait glissé dans l’escalier de sa maison. Son cou avait rompu net. Bien sûr, la famille le remerciait pour tous ses bons soins prodigués et lui précisait la date de l’enterrement.

Pierre Destier se sentait coupable. Il avait été incapable de protéger sa patiente. Mais surtout, pour l’heure, il lui fallait assurer son capitale : il irait à l’enterrement pour s’excuser personnellement auprès des enfants.

Peu de personnes étaient présentes. Il faut dire qu’Helen Thomson avait un caractère peu magnanime, très enclin à l’avarice, sauf envers son merveilleux médecin qui seul la comprenait et à qui elle aimait rendre visite tous les mois. Les quelques commères présentes s’amusèrent à torturer l’âme encore flottante de la dépouille en la dénigrant assez haut afin que le « docteur » entende.

« - Vous savez que cette peste d’Helen me devait de l’argent depuis au moins dix ans ?! Jamais elle ne m’aura remboursée !

- Comment cela ? Vous avez osé lui prêter de l’argent ? Pauvre Gladys, vous êtes vraiment trop naïve !

- Mais elle n’avait pas de liquide sur elle…et elle m’avait promis qu’elle me le rendrait. Peut-être va-t-elle me léguer quelque chose ?

- Oh, je peux vous dire d’ores et déjà qu’il ne vaut mieux pas y compter. Ce sont ses enfants qui vont hériter de la fortune.

- Savez-vous combien elle a amassé d’argent ?

- Non, et le mystère restera entier. Jamais les enfants ne nous en feront part, je le crains. Mais avec tout ce qu’elle pu laisser à son médecin, on peut s’attendre à une petite surprise !

- Sarah ! Voyons…Il pourrait vous entendre…

- Vous vous souvenez de l’affaire de son mari ? Je suis sûre que Helen est liée à sa mort.

- Comment ? Mais jamais vous n’aviez émis encore une telle hypothèse ! Vous avez appris quelque chose ?

- J’étais amie avec sa femme de chambre. Elle était encore vivante à ce moment-là. Vous savez qu’il a été arrêté pour fraude fiscale et relâché par manque de preuve. D’après Valentine, ce serait un coup monté. Helen a payé les principaux témoins pour qu’ils effacent toutes les preuves. Mais vous pensez bien qu’elle ne pouvait laisser son mari la salir impunément. Elle l’a tué, je vous dis ! »

Les enfant avaient prononcé un discours très émouvant pour des êtres immondes et cupides. Ils remerciaient toutes les personnes présentes d’avoir su apprécier leur mère de son vivant et de participer au partage de ce souvenir encore bien proche. La larme humide qui suivait son destin le long de la joue d’Eric fut remplacée par un regard fait de colère et de haine lorsqu’il acheva son discours par ces mots : « Mon père a sans doute précédé ma mère dans cette tombe, mais il a largement contribué à l’achèvement de son œuvre. Il a enfin réussi dans ses nombreuses tentatives : ma mère est morte. »

Le Dr Pierre Destier fut l’un des derniers à offrir ses condoléances à Eric et Marie. Il souhaitait ardemment leur parler, piquer par la curiosité suscitée par la fin du discours prononcé par Eric. Mais visiblement, les enfant désiraient rester seul dans leur tourmente car ils expédièrent avec une réelle rapidité l’événement mondain qu’était de serrer la main du docteur.

Quelques jours plus tard, l’éminent docteur fut surpris de recevoir la visite de ces parias mal éduqués dans son cabinet. Faisant bonne figure, bon cœur malgré tout, ne voulant montrer à ces voyous qu’ils avaient réussi à blesser son incomparable personne et pensant fortement à ses emprunts qu’il lui fallait rembourser, il accueillit donc avec un sourire plein de sympathie et de compréhension face à leur douleur récente ces deux affreuses teignes.

« - Bonjour docteur. Nous vous remercions d’avoir bien voulu accepter de nous recevoir aussi rapidement.

- Voyons, c’est tout naturel…

- Nous tenions beaucoup, Marie et moi, à vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour notre mère depuis toutes ces années…(opinement du docteur)…Nous pensons que vous êtes la personne qui était la plus proche de notre mère. Nous ne lui connaissons aucune amie a priori, et nous avons besoin de parler avec quelqu’un qui en sache assez pour nous éclairer. Nous voudrions vous parler de notre histoire, de notre vie afin de la confronter avec votre propre vision, avec ce qu’à pu vous dire notre mère. De nombreux moments restent flous, pleins de non-dit. Et nous pensons que notre mère vous a fait part de certaines données qui donneront enfin un sens à notre vécu…(opinement du docteur)…Nous avons eu une très belle enfance, pleine d’amour et de cadeaux. Tout ce qui peut compter dans le confort matériel nous a été offert. Nous avions tout pour être heureux…

- Jusqu’au jour où, reprit Marie, Père a fauté. Il a sali notre nom, nous a baigné du sceau de l’infamie. Notre mère a tout fait pour nous protéger, elle a blanchi Père afin de nous permettre de reconquérir une respectabilité. A sa sortie de prison, il fut tout simplement odieux, honteux d’avoir été sauvé par une femme. Il la harcelait, l’humiliait. Nous voulions tellement la protéger que nous nous sommes renseignés sur les différentes possibilités de tuer Père sans que le mot « meurtre » ne puisse être prononcé. Nous voyant en grand conciliabule, notre mère a fini par comprendre et a décidé d’agir à notre place, toujours pour nous protéger de cet être malfaisant, en l’empoisonnant doucement, lentement jusqu’à ce que le cœur s’arrête, sans doute fatigué de ce séjour en prison.

- Je n’avais pas compris pourquoi personne n’était venu me consulter à l’époque…Mais cette mort semblait naturelle en effet. Votre père avait alors une quarantaine d’années il me semble…

- Oui, 43 ans. Notre mère en avait 40, Eric 20 et moi, 18. L’enterrement s’est fait en toute discrétion. Nous le haïssions tellement que nous avons réussi à éviter la veillée mortuaire. Savez-vous ce qu’il a osé faire avant de mourir ? Ce…cet avare a changé son testament, refusant à ma mère tout héritage. Il léguait sa fortune à un quelconque dispensaire. Heureusement, nous avons eu la totalité de son assurance-vie.

- Je ne comprends pas pourquoi vous me faites part de tout ceci…

- Que savez-vous de notre histoire ? Pensez-vous que la fatigue soudaine de notre mère est pu être provoquée ?

- J’avais diagnostiqué une anxiété passagère, une petite dépression comme on en voit souvent chez les personnes d’un certain âge. Je lui avais prescrit des tranquillisants. Quant à votre histoire, vous me voyez stupéfait. A cette époque, votre mère ne venait pas encore régulièrement. C’est seulement depuis votre départ de sa maison qu’elle a ressenti le besoin de me voir. »

L’entretien ne dura guère plus longtemps. Les enfants insatisfaits se retirèrent en remerciant mais en ne parlant nullement de revenir régulièrement tous les mois…d’ailleurs, ils ne revinrent jamais plus. Ils moururent tous deux un mois plus tard dans un accident de voiture, à respectivement 55 et 53 ans. Apparemment, Eric s’était endormi au volant.

Les rumeurs allèrent évidemment bon train. « Ils étaient encore sous le choc », « ça leur a fait revivre la mort de leur père », « les pauvres petits n’ont même pas eu l’occasion de dépenser leur argent », « et dire qu’ils étaient allés consulter le docteur un mois auparavant…il doit être au courant de quelque chose… », « Oh, Sarah ! », « Voyons, ne vous montrez donc pas plus sotte que vous ne l’êtes ! Helen Thomson meurt un mois après l’avoir consulté, les enfants subissent le même sort. Les recoupements sont faciles et le mobile très clair : il veut sa part de l’héritage ! », « mais il ne gagne rien dans cette affaire… » Les vérités fusaient à tel point qu’elles en inquiétèrent les policiers. Voulant mettre un terme à ces intolérables rumeurs, l’inspecteur Johnson fut charger d’interroger le docteur.

Sur la demande du médecin qui n’était plus retenu par son serment d’Hippocrate, une expertise légale fit suite à l’investigation de cette sordide tragédie. Une dose importante de barbital fut retrouvée dans les deux corps, cause d’un ralentissement moteur et psychique important. Le majordome, Tom Markson, fut la seule personne soupçonnée, de part sa proximité avec la famille.

« - Les pauvres petits, ils n’ont pu assumer la perte de leur mère. Je les voyais errer dans les couloirs, sans but, fatigués, lassés de la vie. Ils ne voulaient se résoudre à vendre la maison. Faire le tri dans les affaires de leur mère tenait lieu d’un véritable calvaire.

- Je peux savoir depuis combien de temps vous travailliez pour les Thomson ?

- 2 ans et 3 mois, monsieur.

- Que savez-vous sur cette famille ?

- C’étaient trois personnes haïssables, monsieur. Ils vouaient un culte d’ignominies envers leur pauvre père, le dénigrant à longueur de temps. Voilà 35 ans que ce pauvre homme est sorti de leur vie et pourtant, à chacun de ses anniversaires, ils avaient comme rituel d’aller cracher sur sa tombe. Ignobles, je vous dis…On ne traite pas les morts ainsi, ils finissent toujours par revenir afin de reconquérir le respect qui leur est dû.

- Pourquoi continuer à les servir puisque vous les supportiez si peu ?

- Vous connaissez beaucoup de personnes capables d’embaucher un vieux bonhomme de 77 ans ?…évidemment, ils ne payaient pas cher mes services.

- Oui, bien sûr. Vous avez une famille, monsieur Markson ?

- Oui, deux enfants merveilleux qui m’aiment réellement. Mon épouse nous a hélas quitté il y a de cela déjà 3 ans. »

L’affaire fut classée sans suite faute de preuve et de mobile. Mark Thomson repartit auprès de sa famille, non sans emporter avec lui 10% de la part totale de l’héritage de la famille Thomson pour les bons et loyaux services rendus envers une famille qu’il avait su apprécier à sa juste valeur. Il mourut à l’âge respectable de 90 ans, de mort naturelle…

Deux jours après sa mort, le docteur Destier reçut une lettre provenant de ce vieillard dont il n’avait plus entendu parler durant les 23 dernières années. Celui-ci tenait à éclaircir un mystère qui faisait sa fierté. Voulant en partager les arcanes, il n’avait trouvé d’autre interlocuteur susceptible de comprendre sa haute ingéniosité et sa moralité sans faille que cet éminent personnage.

« Monsieur Destier.

Je me permets de vous écrire afin de vous présentez mes remerciements quant à votre loyauté envers la famille Thomson. Je me rends compte de l’incivilité commise par devers votre personne du fait de mon inquiétude légitime face aux représailles implacables de la loi. J’avais peur de parler lorsque je n’avais encore que 77 ans, mais aujourd’hui, à l’aube de mes derniers jours, alors que mes forces commencent à me quitter, je me résous à cette confession. Je vous ai choisi, vous, le cher médecin de famille, parce que je sens en vous mon égal, mon alter ego, mon double…

J’ai tué Helen Thomson, Eric et Marie. Que voulez-vous ! Leur haine incroyable envers un ami cher m’a atteint dans mon amour propre. Cette femme machiavélique a su enseigné à ses enfants ce sentiment vil afin de mieux régner sur son territoire. Elle a tué son mari, récupérant ainsi l’argent de son assurance-vie. Son alibi sans faille détient sa force, sa perfection dans la crédulité et la parfaite adhésion à la parole maternelle de ses enfants. J’ai décidé de venger mon ami. Savoir que sa famille blasphémait sur sa tombe, ressentait une telle aversion contre cet homme si noble, si sage, m’a rendu furieux. Je me suis opposé à cet état de fait, dénonçant ainsi l’irrespectabilité qui entourait ce héros, me faisant le garant vengeur de son âme. A la mort de ma femme – feu ma regrettée- j’ai profité de cette liberté d’action pour assouvir ma vengeance. A petites doses, lentement, je les ai réduit à l’état de zombie. Je n’ai même pas eu à porter le coup fatal, des accidents de la vie les ont emportés. Mark Thomson est vengé…

Vous trouverez ci-joint un chèque que je vous prie d’accepter. Il représente les nombreux honoraires que ma vengeance vous a empêché de toucher. 23 ans que vous avez perdu votre meilleure cliente…

Croyez bien en l’expression de mes plus sincères salutations.

Tom Markson. »

Un homme de 77 ans, Tom Markson, Mark Thomson. Un anagramme très plaisant. Ce dernier était mort à l’âge de 43 ans. 34 ans plus tard, un vieil ami revenait pour le venger…Décidément, ces nombreuses coïncidences plaisaient à ce vieux docteur. Une vengeance parfaite et tout à fait logique moralement parlant quant au bien-fondé de son exécution. Helen, déjà avide, avait monté sans nulle doute cette histoire de suicide. L’assurance-vie était un cadeau nécessaire pour pardonner à son mari sa stupidité. Mais savoir que rien ne lui était légué dans le testament de son mari l’avait outragé dans sa plus parfaite intégrité. Vengeance est faite femme : elle ne l’aida pas à ressusciter, une petite vie tranquille les attendant certainement dans un lieu paradisiaque. Il était sans doute parti sans le sou, refaire sa vie, qui semblait bien plus intéressante depuis qu’elle n’était plus dirigée par l’espoir de la possession toujours plus grande de ce démon qu’est l’argent. Mais tout de même, quel homme ! Supporter avec tant de courage de se savoir ainsi humilié par sa propre famille…et la remercier avec tant de génie. Et s’octroyer de plus la grâce de faire don des bienfaits de son audace à un retraité médical, pauvre retraité qui pourra finir sa vie dans la luxure jusqu’à ce que mort s’ensuive…

Cruelle rédemption

Classé dans : Nouvelle — 10 juillet, 2017 @ 5:53

« - Monsieur Melvin Gray, vous êtes reconnu coupable de l’homicide volontaire de trente personnes et de mise en danger d’autrui. La Cour a décidé : vous êtes condamné à séjourner dans la prison de « Without God ». La séance est terminée. »

« Without God » ? Ce nom était complètement inconnu à Melvin. Comment pouvait-on lui faire une telle injure ? Pas de condamnation à mort ? Pas d’injection mortelle ? Lui qui avait pris tant de plaisir à sortir son flingue dans ce restaurant, attendant patiemment une quelconque excuse pour se mettre en colère, ladite excuse étant que le plat était trop salé. « Sûr, vous vous foutez de ma gueule ! Vous allez voir si l’on peut traiter un Melvin Gray comme une merde sans avoir droit aux conséquences ! » Pan ! Pan ! Pan ! « Regardez ces balles entrer dans vos corps de frustrés. » Pan ! Pan ! Pan ! « Ah, vous ne vous moquez plus maintenant ! Qui est le plus fort ? Hein ? ». Tout ça pour finir dans une vulgaire prison…

Le trajet avait été long et monotone. Les menottes trop serrées meurtrissaient ses chairs, seul petit plaisir de ce voyage. Le conducteur de ce car pourri était barricadé derrière une fenêtre blindée, son arme sagement endormie à la place du mort. A l’intérieur de cette bétaillère humaine, quatre hommes à la mine sinistre, meurtrière. Quatre gardes accompagnés de leur belle amante en fer fermaient ce cortège funéraire muet. Enfin, le silence se fit encore plus pesant qu’il ne l’était déjà. Ils étaient arrivés.

Drôle d’endroit…Aucune barrière, seulement de belles maisons, une cité de bourgeois. Soudain, un vacarme de tous les diables glaça les veines de ces nouveaux locataires. « Qu’est-ce que c’était ? Mais répondez, nom de dieu ! Où est-ce qu’on est là ? ».

Une voix se fit entendre, grossissant encore cette frayeur grandissante dans laquelle cette étrange bienveillance plongeait les détenus. L’atmosphère la rendait telle qu’on l’aurait crue sortie d’outre-tombe si le grésillement bien connu des haut-parleurs n’avait contredit cette impression lugubre. L’émetteur n’était autre que le conducteur du car parlant dans un microphone :

« - Messieurs, en raison des pouvoirs qui me sont conférés, je puis maintenant vous révéler les règles de ce nouveau système carcéral. Mais, tout d’abord, une petite présentation officielle me semble être de rigueur. Le premier de vos compagnons se nomme Big Louis. Arrêté plusieurs fois pour attentat à la pudeur, il a été incarcéré suite au meurtre de son adversaire lors d’un match de boxe, ou plutôt d’un combat à mains nues, sans règles ni lois. Ensuite, nous trouvons Elliot Goldness, célèbre braqueur de banque qui a pour spécialité de les faire exploser après son passage. John Bold, quant à lui, expert en arts martiaux, s’est fait recruté comme garde du corps par un ponte de la mafia. Il s’est fait arrêté pour avoir pris une balle à la place de son patron, ce dernier préférant l’abandonner à son triste sort plutôt que de lui rembourser sa dette. Pour finir, Melvin Gray, le meurtrier fou du restaurant italien.

Vous êtes tous quatre conviés à participer à une expérience toute nouvelle qui se veut être le prototype, que dis-je, le modernisme incarné des prisons à venir ! Incarcérés dans une des merveilleuse maisons que vous propose « Without God » ( nous remercions l’aimable participation de notre sponsor), vous allez vous retrouver tous quatre en étroite collaboration. Filmés nuits et jours, enregistrés par nos micros, rien ne pourra nous échapper. Les fenêtres sont scellées, la porte ne s’ouvrira que deux fois : la première pour que vous puissiez entrer dans cette prison dorée, la seconde pour laisser sortir LE gagnant. Une seule règle existe : aucun combat à mains nues ne sera toléré sous peine d’une sanction extrêmement douloureuse, je le crains. Messieurs, le jeu vous appartient, la porte est ouverte. Je vous souhaite un bon séjour ! ».

Sur ce ton amical, les quatre lourdauds armés firent descendre les prisonniers, les dirigeant vers une magnifique maison rehaussée d’un crépi blanc. La porte haute de 2.50 m impressionnait par sa finition en bois d’ébène. Quatre hommes étrangement muets et circonspects pénétrèrent dans cet antre, leur nouveau lieu de repos. La porte se referma lourdement sous un vacarme de « clic » et de « clac », laissant entrevoir le mécanisme sordide qui les retenait désormais enfermés. Toujours silencieux, ils se mirent à visiter cette maison du diable, chacun à sa vitesse, ouvrant portes et placards. Pour finirent, ils s’installèrent dans le salon où siégeaient quatre fauteuils et quatre tasses de café, le délicieux liquide fumant et dégageant délicatement ses merveilleuses effluves. John Bold prit alors la parole, rompant le calme ambiant :

« - Bon, je récapitule. Nous sommes quatre et un seul peut sortir d’ici. Nous n’avons pas le droit de nous battre…Au rez-de-chaussée, nous avons une cuisine, une salle à manger, un salon et une salle de jeux avec fléchettes et billard. Au premier : quatre chambres avec salle de bain. Chacune contient un lit, un bureau et une armoire où des vêtements sont sagement suspendus. Bref, nous avons tout le confort à disposition. Il semblerait que nous soyons non seulement logés, mais aussi nourris et blanchis. Le bonheur…

 -Tu t’crois malin p’têt. Si ça te fait marrer tout ça, tu vas pas garder ton sourire longtemps. Moi, tout ce que je comprends, c’est qu’y en a qu’un qui peut sortir d’ici et j’crois que j’vais commencer par me débarrasser de toi. ».

Accompagnant ses paroles par un geste mal intentionné, Big Louis fut soudain ébranlé par une décharge électrique suffisante pour le réduire à l’état de loque évanouie. Pour qu’un poids lourd de sa catégorie déclare forfait aussi rapidement, il va sans dire que le choc avait dû être d’une force sans précédent. Après une rapide vérification, celui-ci n’étant pas mort, les trois hommes continuèrent leur discussion.

« - Il n’a pas tort. Si l’on ne peut se combattre, ni mourir électrocuté, comment faire pour qu’il n’en reste plus qu’un ? »

La question restant suspendue dans les airs, Elliot Goldness n’eut pas la patience d’attendre plus longtemps et préféra se détendre autour d’une bonne partie de billard, suivi de près par Melvin Gray, grand amateur de ce sport.

La soirée se passa tranquillement autour d’un festin préparé par des mains invisibles. Les quatre hommes se renvoyaient des histoires toutes plus sanglantes les unes que les autres, ces résumés de vie faisant trembler les murs tellement ils apparaissaient drôles à ces quatre compères. Ils se quittèrent en très bon terme, chacun se retirant dans la chambre qui lui semblait attribuée, logique des habits qui avaient été choisis selon la taille, le poids et le goût des invités.

Le matin arriva bien vite pour Melvin, le silence représentant le danger le plus oppressant pour lui. L’étrange torpeur du sommeil se dissipa rapidement lorsqu’il aperçu la magnifique table dressée dans la salle à manger pour le petit-déjeuner. Les victuailles s’étalaient sous ses yeux émerveillés sous forme de bacon, d’œufs à la coque ou sur le plat, de café, de jus d’orange, de croissants et de petits pains, avec en plus du choix au niveau de la garniture : « Monsieur, êtes-vous plus beurre ou confiture ? Marmelade ou beurre de cacahuètes ? ». C’était un étalage de gourmandises rare pour cet habitué des fins de mois difficiles. Se délectant et remerciant le ciel de lui avoir donné l ‘Inspiration non moins divine de tuer si grossièrement des êtres humains, il fut bientôt rejoint par ses joyeux compagnons, Big Louis refusant d’ouvrir sa gueule, se souvenant sans doute de son humiliation de la veille.

Elliot goldness, plus facétieux le matin que doué de raison, se fit un malin plaisir à mettre en boîte ce pachyderme, qui ne pouvait utiliser la seule arme à sa disposition : ses poings. Mais, parfois, face à ses instants de dérision qui vous blessent le cœur, l’instinct fait place à la volonté : le coupable reçut un couteau qui lui transperça le front. Il était mort et aucun choc électrique n’avait fait suite. Big Louis avait trouvé la solution de l’énigme, tous les coups allaient être permis. 4-1=3.

La journée se passa lentement au gré des activités disponibles dans cet étrange lieu, le tout rythmé par les trois repas quotidiens que se doit de déguster tout un chacun. Il faut noter cependant qu’il est rare qu’une journée se déroule sans accrocs. Aussi un petit incident sans conséquences perturba quelque peu ces moments de quiétude. Alors que Big Louis et John Bold se disputaient lors d’une partie endiablée de billard, Melvin Gray décida que décidément, ils étaient bien malpolis tous les deux à pousser des haut-cris, le dérangeant ainsi dans sa concentration nécessaire pour pulvériser le record aux fléchettes…celui-ci n’excédant pas le zéro vu qu’il venait à l’instant de décider qu’il serait intéressant de commencer un match…d’où, l’envie lui prit de rabaisser le caquet de Big Louis, son organe de ténor étant bien plus volumineux que celui de John Bold, à l’aide d’une fléchette dont le but était d’atteindre la gorge, le point sensible de tout grand chanteur. Hélas ! si Melvin était un passionné de billard, il n’en allait pas de même pour les fléchettes. Il échoua et sa vexation fut suivie des légitimes récriminations de cet imbécile qui ne voulait pas se laisser tuer. Bref, ce fut la seule anicroche et ils s’en allèrent gaîment tous trois jusqu’à leur chambre en se souhaitant la bonne nuit, comme toute personne civilisée.

Au matin, un bruit assourdissant réveilla brutalement Melvin. Etrange réveil. Il s’habilla lentement, encore embrumé dans ses rêves et descendit l’escalier pour finalement rechercher la source de son lever matinal. Arrivé au salon, il découvrit là un bien charmant spectacle qui le remplit de joie. John Bold, assis nonchalamment, dégustait son café, accompagné par les râles sordides de Big Louis, qui agonisait sous la seule armoire qui décorait ce lieu. Il faut noter que c’était une magnifique armoire normande, en bois massif et harmonieusement ciselée, qui devait bien vous rompre le cou si jamais elle vous tombait dessus. Après un rapide examen, il s’avéra que John Bold avait malicieusement ficelé plusieurs jeans entre eux, et par un jeu de nœuds bien orchestrés, avait réussi à parfaire un piège non moins travaillé. Il suffisait qu’un lourdaud mal réveillé se prit les pieds dans cet étrange assemblage pour faire basculer l’armoire et se la prendre de façon à mourir pour de bon. 3-1=2.

Après cette magnifique démonstration du poids de la cervelle face au poids lourd, Melvin tira la conclusion qu’il valait mieux regarder où il mettait les pieds, ce qui lui permit de survivre encore un jour. Jour qui fut le dernier pour John Bold qui s’électrocuta malencontreusement dans sa salle de bain. « Eh oui, John ! Tétais pas le seul à réfléchir. J’ai profité de ta petite balade nocturne pour me promener dans ta chambre : un peu d’eau sur le sol, des fils soigneusement dénudés, toi trempé après ta douche, l’addition était facile et je ne retire aucun mérite de ma victoire. » 2-1=1.

Ses derniers instants, il les passa à faire ses adieux à ses trois compagnons d’aventure, s’engouffra un substantiel petit-déjeuner et se décida à aller ouvrir la fameuse porte, détentrice de sa liberté chérie.

« - Monsieur Melvin Gray, vous voici l’heureux gagnant de « Without God ». Vous avez obtenu le droit de vivre libre. Nous espérons que ce séjour sera pour vous le dernier dans nos lieux et que vous aurez su en tirer les leçons que nous voulions vous inculquer.

- C’est-à-dire ?

- Faut-il vraiment mettre des mots sur une évidence ! Vous avez enfin eu l’occasion de subir ce que vous-même vous n’aviez aucun scrupule à faire subir. Vous avez été la victime, l’innocent, le chassé. J’espère que vous en tiendrez compte pour les jours qu’il vous reste à passer sur cette terre. Bonne chance ! »

« Quels idiots ! Mais ce n’est pas Dieu possible d’être aussi crétin. C’est bien vrai ? Ils me relâchent réellement ? Bon, quel sera mon… ». Ainsi s’acheva la dernière pensée de Melvin. La porte s’ouvrant, un fil en laine, anciennement partenaire d’un pull, négligemment posé sur le sol et accroché à la porte, se tendit soudain, laissant s’échapper une pluie de couteaux qui pénétrèrent parfaitement dans différents recoins du corps du héros, devenu comme beaucoup d’autres, victime de forfaits criminels d’assassins non repentis… »

Vivre

Classé dans : Théâtre — 7 juillet, 2017 @ 9:00

ACTE I

Scène 1

Daniel, Arnaud, dans la rue.

Daniel

Je ne comprends pas ce que vivre signifie. Mon corps se meut sans aucune difficulté dans ce monde artificiel, mais mes pensées restent en retrait. J’ai l’impression d’observer ce monde qui m’entoure comme si je regardais à travers les yeux que mon corps possède. Je suis minuscule dans cette tête et j’épie les faits et gestes des personnes que je croise. Parfois je ne vois rien. Je navigue à travers un brouillard dense et je ne me réveille qu’une fois arrivé au lieu souhaité.

Arnaud

Je crois que c’est une solution magnifique que de s’aveugler volontairement. Tu as de la chance, je suis incapable d’ignorer cette misère et cette hypocrisie qui nous entourent. Regarde, mais regarde donc ! Tous ces mendiants qui boivent l’argent que le bon cœur nous fait leur donner. Ces personnes qui marchent sur le trottoir comme si elles étaient seules au monde. Essaye une fois d’avancer la tête baissée, en ignorant la foule. Une dizaine de fois tu te seras cogné contre quelqu’un et te seras fait injurié. Ce monde est chaotique, chercher à le maîtriser est dérisoire. Il n’y a pas un seul jour où l’on ne nous rappelle que nous ne sommes que des animaux, nous qui nous croyons si supérieurs. Un homme masqué entre dans une maison et tue le père d’une gentille petite famille sous les yeux de ses enfants. Un voisin trucide ceux qui l’entourent parce qu’ils sont différents. Une mère tue son enfant, elle ne sait plus quoi faire d’autre. Tu as de la chance d’être trop lâche pour affronter la réalité, crois-moi.

Daniel

En attendant, nous allons encore passer ce temps qui nous est imparti à pervertir mon argent et ma jeunesse dans la débauche et la luxure. Comme chaque soir, nous allons écumer les bars et étancher notre soif. Le jour, nous le passerons à calmer la douleur infernale qui arpentera nos tympans, à fuir l’étau qui emprisonnera nos pensées. Nous nous réveillerons peut-être avec une fille qui ne laissera ni nom, ni visage dans notre répertoire sordide.

Arnaud

Où veux-tu en venir ? Je le sais bien moi que tu es un incapable, un assisté. Tu ne sais te servir ni de tes dix doigts, ni de ta cervelle. Tu es tout juste bon à égrener les années en dansant sur le rythme fou des musiques endiablées, accompagné d’une bouteille et d’une belle bacchante. Ta vie t’échappe alors qu’elle ne fait que commencer. Mais tu la sens couler dans tes veines…Il ne tient qu’à toi de la laisser filer pour de bon.

Daniel

Oui, ou de perdre mon temps en ta compagnie dans le bar de Simone…

Scène 2

Arnaud, Daniel, Simone, dans un bar.

Daniel

Allez Simone ! Remets-en un !

Simone

Vous faites vraiment pitié à voir…Heureusement que votre bourse est bien remplie parce qu’avec tous les clients que vous faites fuir avec vos têtes d’enterrement, cela fait longtemps que j’aurais dû fermer mon commerce.

Arnaud

Simone, tu n’as pas de cœur. Tu as devant toi deux âmes égarées. Au lieu de chercher à nous sauver, tu nous enfonces chaque jour un peu plus bas, vers ce lieu que l’on appelle l’Enfer. Par quel ignoble sort nous retiens-tu dans cet antre maudit ?

Simone

L’alcool.

Daniel

C’est ce que je te disais justement mon ami. Nous revenons toujours vers ce nectar, ce délice qui réchauffe les cœurs meurtris par la vie, ce poison qui réveille nos sens et étouffent nos pensées.

Simone

Pauvres enfants. Vous êtes bien trop jeunes pour ne pas croquer la vie à pleines dents. Quel gâchis.

Daniel

Es-tu heureuse toi ? Tu passes ton temps à servir des ivrognes, dont nous faisons parti. On te traite de tous les noms. Tu dois faire plaisir à des gens que tu ne connais pas et dont tu aimerais souvent en oublier jusqu’à leur visage. Tu arbores un sourire de circonstance et tu dois faire régulièrement la morale à des jeunes qui ne connaissent pas leur bonheur. Alors, es-tu heureuse ?

Simone

Me poses-tu vraiment la question ou préfères-tu répondre à ma place ?

Daniel

Je te pose la question.

Simone

Je suis étonnée. Je te croyais perdu et tu me prouves à l’instant que tu possèdes des talents d’observateur, une envie de comprendre ce monde qui t’entoure. Alors, je vais te répondre. Les bouseux et les ivrognes me remplissent de plaisir. Non, ne rigole pas, c’est la stricte vérité. J’entends des centaines d’histoires toutes plus tristes les unes que les autres. En vérité, ce n’est pas tout à fait exacte. Elles se ressemblent souvent. Bien sûr, les personnes et les vies sont différentes, mais les thèmes sont invariants. Ça parle d’amour, de haine, de douleur, de tristesse, de sentiment d’inutilité…Je te rassure, parfois ce sont aussi des anecdotes cocasses. Mais tous les soirs, je suis heureuse parce que je me sens utile. J’essaye d’aider des êtres humains à accepter leur vie, à vivre avec leurs erreurs et leurs doutes. Je n’ai pas pu faire d’études, j’ai élevé mes gamins toute seule. Et pourtant, d’une certaine façon, je crois que j’ai réussi ma vie. Je suis devenue quelqu’un. J’ai trouvé mon équilibre le jour où j’ai servi mon premier verre.

Arnaud

Comment peut-on aimer se rendre utile !…surtout dans un tel bouge. Ce n’est pas ta vie, tu vis à travers les histoires d’autres personnes. Tu te leurres de ce soi-disant bonheur ! Tu es fatiguée, personne jamais ne te remercie. Excuse-moi, mais si c’est ça la réussite ! Je préfère partir d’ici, ne plus écouter les inepties d’une vieille folle qui cherche à excuser le pathétique de sa vie par un altruisme sordide. Viens, quittons cet endroit malsain qui incite les gens à noyer leur chagrin et allons cuver dans un endroit insalubre.

Scène 3

Arnaud, Daniel, dans la rue.

Daniel

Je me demande comment elle fait. Malgré la non reconnaissance de ses clients, elle aime la vie et ce qu’elle fait. Les paroles de Simone continuent de résonner en moi. Ce sont d’étranges pensées qui s’infiltrent en mon corps comme si un sens à tout ceci commençait à se faire jour…

Arnaud

Qu’as-tu donc entendu ? C’est une femme qui se leurre d’idées stupides. C’est une idéaliste, une rêveuse qui n’ose affronter la réalité de sa vie. Quelle rigolade tragique !

Daniel

Il me semblait pourtant comprendre son discours…

Arnaud

Mon pauvre ami, tu me déçois ! Sa vie est d’une telle tristesse qu’elle préfère croire encore au prince charmant. N’est-elle pas le portrait craché de la pauvre belle qui se meurt ? Ne vois-tu donc pas dans quel jeu elle veut t’entraîner ? Elle te sait riche et mélancolique, elle croit pouvoir s’insinuer dans ta vie. En t’apportant des réponses, elle arrivera de plus en plus à te manipuler, toi, la pauvre petite chose désorientée. N’oublie pas le pouvoir que possède ta main, cette main qui peut signer un bout de papier que l’on appelle aussi testament. Elle te tient déjà dans ses rets. Mais réveille-toi donc !

Daniel

Crois-tu donc à une telle perfidie ? L’âme humaine serait à ce point descendue dans la déchéance ? N’existe-t-il plus aucun sentiment noble, de grandeur d’âme ?

Arnaud

Souviens-toi de ce que les grands penseurs ont découvert bien avant toi : L’Homme n’est-il pas un loup pour l’Homme ? Nous sommes les pires animaux existant sur cette terre. Les plus vulnérables, sans crocs ni griffes ni crins pour nous défendre, nous avons peur de tout et surtout de notre propre race. Au lieu de nous entraider afin de survivre, nous nous entre-tuons. Chaque être humain ne vit que pour se plaire, se mirer un peu plus chaque jour dans son opulence.

Daniel

Mais pourquoi toujours s’aveugler de ses richesses ? Tout être humain est intéressant à écouter qu’il soit pauvre ou riche. Il vit une réalité qui diffère de la notre et peut peut-être nous aider justement à comprendre ce que nous voyons.

Arnaud

Pour regarder ce qui se passe autour de soi, il faudrait déjà pouvoir se décentrer, être capable de se mettre à la place des autres sans ne plus penser à soi. On s’imagine tous détenir LA vérité alors que nous ne sommes que des cafards. Vois ce que la vie t’apporte ! Tu as tout mais tu n’as rien. Tout n’est que paradoxe. Tu es mort depuis déjà longtemps mais ton corps se refuse à obéir à cette volonté mortifère. Laisse donc tes envies meurtrières se réveiller, vois comme il serait beau de sentir couler ce sang, un liquide rouge hors de tes veines, le repos de ton âme, la quiétude enfin obtenue.

Daniel

Tes mots sonnent mon glas, ils me touchent, me comprennent mieux que moi-même. Je me donne encore un mois de sursis, tu entends ? J’ai un mois pour comprendre et découvrir ce qui peut faire aimer la vie, un mois pour percer le secret d’une âme pure et sincère.

Arnaud

Pourquoi attendre un mois, alors que ce que tu espères toucher du doigt n’est qu’une quête absurde, une utopie ? Comment pourras-tu patienter aussi longtemps ?

Daniel

Que tu le veuilles ou non, les paroles de Simone m’ont paru sincères. Et j’espère en quelque chose…que pour l’instant tu es le seul à m’apporter. Ton amitié est ma raison de vivre. Viens, rentrons, je suis fatigué.

ACTE II

Scène 1

Daniel, chez lui.

Daniel

Tristes pensées. En ouvrant cette porte, j’ai osé croire que quelque grand trésor se cachait dans les ombres de ma tanière. Hélas, il n’y a que ma voix, l’écho même s’est éteint, ne me renvoyant que le silence de ma vie. Oh, Dieu ! quels drôles d’amusement t’apportent mes tourments. Tu m’as fait grand, mais je me sens tout petit. Je t’entends, triste et amer dans tes nuages. Que vois-tu toi qui est si parfait ? Du haut de ton promontoire, de cette vue imprenable, tu les contemples ces imbéciles. Fiers de leur arrogance, ils s’expriment stupidement, sachant bien que nul être ne viendra leur en tenir rigueur. Les conversations sont mortes, l’écoute absente sert d’écho aux monologues dualistes. Échanges inconscients, ils se renvoient leur triste solitude, leur mal-être inavoué. Une aide leur serait inutile car, sourds aux discours véritables, ils n’écoutent que les mots qu’ils souhaitent entendre. Tu pensais que leur donner droit à la parole les rendrait plus forts, les protégeraient contre griffes et crocs. Tu n’as fait que les isoler encore plus. Hors du monde, animaux esseulés, présente tes excuses à ces malheureux innocents…Eh bien, non, Dieu ! je refuse de te pardonner. La colère est la seule chose que je peux encore t’offrir. Tu me laisses dans ma solitude parce que je refuse de me battre contre des murs humains. Je n’entrerai pas dans ton jeu cruel ! Laisse-moi tranquille maintenant. Je dois finir cette bouteille avant de sombrer dans le néant…

Scène 2

Arnaud, Daniel, chez Daniel.

Daniel

(quelqu’un sonne à la porte) Oh ma tête…Mais qui ose me réveiller à cette heure ? Quel jour sommes-nous ? Quelle heure est-il ?…C’est bon, c’est bon, j’arrive ! Ah, c’est toi.

Arnaud

Mais quel charmant accueil ! Te voir de si bonne humeur me chavire le cœur ! allez, va faire un brin de toilette, ensuite nous pourrons aller faire la fête.

Daniel

La fête ? As-tu donc perdu la tête ? Je peux à peine marcher, j’ai la tête lourde et douloureuse, mes yeux sont fermés alors que j’essaye désespérément de les ouvrir.

Arnaud

Et tu crois que ça va m’arrêter ? Allons, tu en as connu d’autres ! Mais…reviens par ici. Montre-moi tes poignets. Ciel ! que vois-je donc là ? Il me semble apercevoir de bien vilaines entailles. De quel droit m’as-tu refusé le plaisir de te découvrir mort dans cette maison ?

Daniel

Par fierté égoïste. Je n’ai qu’une parole et celle-ci m’oblige à tenir un mois…et puis, j’étais incapable de raisonner mes mouvements.

Arnaud

Ah, ravages stupides de l’alcool ! Il te rend assez fort pour narguer la Faucheuse, mais te dégingande suffisamment pour que ton corps refuse obéissance. Te voilà maintenant redevenu maître dans ta maison. Encore un effort et tu pourras me suivre sur l’Achéron. (l’emmenant sous la douche).

Daniel

Mais arrête ! Qu’est-ce que tu fais ? Lâche-moi ! Ah, elle est glaciale !

Arnaud

Allez, essuie-toi, habille-toi et viens avec moi.

Scène 3

Arnaud, Daniel, Thérésa, dans une boîte.

Arnaud

Ouah ! quelle ambiance ! Regarde toutes ces jolies formes se déhancher. Mmmmh ! choisis, je te suis.

Daniel

Je n’ai pas la tête à ça. Regarde-moi danser. Le temps d’un mouvement et me voilà déjà en retard sur le tempo. Laisse tomber, je rentre.

Arnaud

Tu ne vas pas me laisser tomber maintenant. Vois ces deux poupées, elles n’attendent que nous. Salut les belles ! Vous voulez boire quelque chose ?

Thérésa

Ton ami n’a pas l’air très en forme. Il a le teint blafard, cadavérique. Depuis quand n’as-tu pas vu le jour ?

Daniel

Depuis que le soleil me transperce les yeux…

Thérésa

Oui, je vois. Un conseil : va dormir. Ensuite, tu iras faire un tour en ville ou à la mer. Observe ce qui t’entoure et apprends à sourire. Allez, bonne soirée !

Arnaud

Comment, c’est tout ? Mais…tu les as fait fuir idiot. C’est vrai que tu as une sale tronche. Si tu voulais me gâcher la soirée, tu aurais pu me prévenir au moins. Allez, on s’en va. Tu es trop nul ce soir.

Daniel

Non…je suis désolé. Je vais faire un effort. Regarde, je retrouve mon sourire ravageur. Crois-moi, elles ne dormiront pas seules ce soir !

Arnaud

D’accord, il te manquait juste un peu de motivation ! Alors, qu’attends-tu ?

Daniel

( se rapprochant de la jeune fille) Mademoiselle, vous m’avez fait beaucoup de peine à l’instant.

Thérésa

Vous m’en voyez désolée. (N’arrêtant pas de danser)

Daniel

Vous n’avez pas envie de vous asseoir un peu et de bavarder ? (s’essoufflant à essayer de suivre ses pas de danse)

Thérésa

Pourquoi pas après tout. Je vois que Katia ne s’ennuie pas avec votre ami. Elle ne m’en voudra donc pas de la laisser en aussi galante compagnie.

Daniel

Je vous offre un verre ?

Thérésa

Un truc sans alcool et vous devriez en faire de même.

Daniel

Pourquoi pas ! Je ne sais plus quel goût à le jus d’orange, c’est le moment parfait pour m’en souvenir ! Au fait, moi c’est Daniel. Et vous ?

Thérésa

Thérésa.

Daniel

Pourquoi m’avoir conseillé d’apprendre à regarder et à sourire ? Qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je suis égoïste et morne ?

Thérésa

Oh la ! je n’ai rien dit de tel ! Je vous ai juste conseillé d’aller vous aérez un peu. Vu votre apparence de ce soir, il me semble évident que vous avez bu sans fin hier. Je ne trouve pas cela raisonnable, je vous l’accorde. Vous n’avez d’ailleurs pas l’air d’apprécier plus que moi ce genre de vie, ne serait-ce que physiquement…

Daniel

(élevant le ton) Comment osez-vous juger ma vie ! La vôtre est sans doute parfaite. Vous ne buvez pas d’alcool, vos pensées sont en accord avec votre si parfaite éducation. Pour moi, vous n’êtes qu’une petite fille qui n’ose pas toucher aux plaisirs interdits. Partez, je vous ai assez vu.

Thérésa

Voilà pourquoi je ne bois pas. Entends tes paroles. Tu m’agresses sans me connaître, tu vomis tes injures sans penser aux conséquences. Je suppose que je t’ai intrigué tout à l’heure à te conseiller sans même savoir qui tu étais…mais ce n’est pas moi qui suis venue te chercher. Bonne soirée.

Scène 4

Daniel, Arnaud, dans une boîte.

Daniel

Qu’ai-je fait…Cette fille était sublime et je l’ai laissé partir. Mais pourquoi aussi me suis-je énervé ? J’ai eu l’impression qu’un regard juste se posait sur ma vie. Elle avait l’air de s’amuser et pourtant, l’alcool n’était pas là pour lui brûler les sens. Ses yeux possédaient cette flamme bizarre où la vie semble rire. Je crois que cette demoiselle aux grands yeux verts me terrorise. C’est un démon venu m’ensorceler. Sa magie est composée de balades, de soleil et de rêves merveilleux. Que dois-je faire ?

Arnaud

Eh mon pauvre ! Te voilà en bien mauvaise compagnie. La belle était donc cruelle. Mais ne te lamente pas sur ton fatal destin car ton ami possède le remède à tous tes maux. Je suis prêt à sacrifier un combat avec une sauvageonne pour une bouteille à partager avec toi.

Daniel

Je m’en voudrais de te priver d’une perspective si alléchante pour un débridage en règle. Va, amuse-toi bien, je m’en vais.

Arnaud

Tu ne vas pas rester bêtement sur un échec !

Daniel

Il faut que je sois en forme pour demain. J’ai quelques projets à concrétiser. Bonsoir…

ACTE III

Scène 1

Arnaud, Daniel, chez Arnaud.

Daniel

(joyeux, tonitruant) Arnaud, Arnaud, mon cher Arnaud. J’espère que je ne viens pas troubler un doux rêve. Aucun rêve ne mérite d’être brisé à l’heure actuelle. Il faut rêver, rêver et croire à sa chance. Que la vie est donc belle, que la lumière est brillante. Viens, suis mes pas, danse avec moi. Il faut suivre la musique du bonheur, il faut…

Arnaud

Mais qui êtes-vous monsieur ? Cet air frais, ces joues roses, ce sourire plein de vie, ces yeux pétillants. Vous avez le faciès de l’un de mes amis mais point l’allure.

Daniel

Je suis amoureux d’une déesse. J’ai suivi ses conseils et là, dans la ville, je l’ai croisée : Thérésa. C’était une véritable diablesse. ( le regard perdu dans ses rêves) Se promenant dans la rue, parmi une foule dense et incongrue, je la vis. Qui aurait pu être assez aveugle pour ne pas la remarquer ? Un halo de lumière flottait autour d’elle, dessinant ses contours, la dévoilant aux yeux du monde…à mes yeux. Une chevelure en bataille, des lunettes noires, une bouche rehaussée d’un rouge flamboyant, une veste en cuir délicieusement cintrée et des chaussures à talon enrobant des chevilles écrues. (reprenant pied dans la réalité) Ce portrait n’est qu’un bien piètre reflet de la réalité mais il suffira pour l’instant à ta compréhension. (de nouveau dans sa rêverie) J’osais l’aborder alors qu’elle s’avançait en furie vers un but bagarreur. L’arrêtant dans ses pensées furibondes, je fus pris de terreur : en position de rixe, le dos bien droit, en appui solide sur ses jambes, elle semblait toiser le danger. Surprise sans doute par cet homme timide et effrayé, elle rendit les armes, s’adoucit et dit d’une voix grave et charmeuse : « Ah, c’est vous… » Tout était dit en ces quelques mots. Il ne me suffisait plus que de lui montrer mon sens de la répartie, de lui faire une remarque apte à la déstabiliser afin ensuite de la séduire avec du bla-bla. Bouche bée, restant coi comme une carpe, elle eut pitié (sans nul doute) et me proposa d’aller prendre un verre. Assis l’un en face de l’autre, elle finit par ôter ses lunettes. Quelle vision féerique ! J’avais devant moi l’image de la tendresse et de la pureté réunies. Blasphème fut mon regard devant ses yeux verts qui me transperçaient le cœur. La douceur de son visage me chavira. Elle était d’une beauté étourdissante, une arme fatale…

Arnaud

Quel affreux concours de circonstances ! Toi, le futur suicidé, tu décides de tomber amoureux durant les quelques semaines qui te séparent de ta mort ? C’est trop drôle. Je crois que tu mourras bien avant la fin du mois fatidique. Il n’y a rien de pire que de croire en l’Amour. Donne ton cœur à quelqu’un et il te le piétinera en te torturant l‘âme. Tu crois aimer mais es-tu seulement sûr qu’il y a réciprocité ? Un malheureux et une Sainte-Nitouche, bon sang, on aura tout entendu !

Daniel

Arrête. Ce chaos indescriptible qui s’était infiltré lentement en moi, ces agressions continues dont je me croyais tourmenté…tu m’effraies par ton regard, tu me défies dans ma solitude. Par tes coups de poignard, tu testes ma fragilité. Que cherches-tu par tes injures ? Je veux vivre dans mes rêves, loin, loin de toi et de ton jugement. Tu aurais dû être heureux de mon bonheur…

Scène 2

Thérésa, Daniel, sur une plage.

Daniel

Je suis heureux que tu aies accepté de m’accompagner. Mais pourquoi as-tu opté pour cette plage ?

Thérésa

Regarde autour de toi. Cette beauté sauvage, cette photo vivante. Je ne connais rien de plus beau et de vivifiant.

Daniel

Ce n’est que de l’eau qui remue et de la poussière de rochers…

Thérésa

Je crois que je commence à saisir ton problème. Tu es tombé dans l’obscurité.

Daniel

Je ne comprends rien à tes paroles. Explique-moi ce qui te plaît tant dans ce paysage, qu’est-ce que tu vois, qu’est-ce que tu ressens ?

Thérésa

Je sens le vent qui caresse mon visage. J’entrevois un bleu azuré, un bleu magicien. Là, une neige écumeuse qui surfe sur des ondes d’eau. Mes pensées s’envolent vers l’horizon et se calment grâce aux mouvements des vagues. Regarde ces odeurs iodées qui s’amusent, qui te narguent. Là-bas, les nuages plongent dans l’Océan suivis de près par le rire joyeux des mouettes. Une valse se joue sous mes yeux voyeurs : le vent danse avec la mer, les contours fragiles se dessinent et disparaissent au rythme des caresses de ce souffle divin. Entends cette musique cadencée, le jeu des instruments divers et des sons fantasques. Silence…Soudain, une rafale tonitruante, un ressac assourdissant, un fracas de vagues. Oh, quel magnifique feu d’artifice, alliance fragile, éphémère d’une rencontre fugace entre l’eau et les rochers. Ces gouttelettes facétieuses et magiciennes s’amusent à provoquer des arcs-en-ciel dans ces explosions bleutées.

Daniel

Tu es un ange Thérésa. Ce n’est pas le paysage qui étincelle de beauté mais bien ton regard qui l’illumine. J’aimerais que tu poses les mêmes yeux sur moi, que tu m’élèves dans ces sphères où tu sembles flotter…s’il te plaît.

Thérésa

(sèchement) Daniel, je suis désolée…je ne veux pas te faire du mal. Je voudrais que tu me ramènes chez moi.

Daniel

Pourquoi un tel revirement ? Pourquoi tu te braques, tu te refermes ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce que j’ai dit qui te fasse fuir ainsi ?

Thérésa

C’est juste que…ne t’attache pas à moi. Je voulais juste te redonner l’envie de découvrir ce que la vie peut apporter si tu sais regarder.

Daniel

J’ai encore beaucoup à apprendre. Ne m’abandonne pas maintenant, je n’ai pas encore franchi la porte qui mène vers ce monde merveilleux. J’ai besoin que tu me tiennes un peu la main avant de pouvoir avancer seul.

Thérésa

( après une pause) Daniel, je suis malade. Je n’ai plus beaucoup de temps pour moi et je veux croquer chaque instant. Tu n’as pas à subir cette épreuve. Je ne pensais pas que je prendrais autant de place dans ta vie. Je suis désolée, je ne voulais pas te faire souffrir.

Scène 3

Daniel, Arnaud, dans un bar.

Daniel

Encore deux semaines, je ne tiendrai jamais.

Arnaud

Stupide bonhomme ! Si tu avais seulement pris la peine de m’écouter, tu aurais évité cette souffrance inutile.

Daniel

Je n’ai plus rien, plus une seule envie. Je ne vois plus que ce verre, je crois que tu as toi aussi disparu.

Arnaud

Ah non ! ne m’évince pas déjà ! La mort rôde, je peux la sentir autour de toi. Laisse-moi rester à tes côtés, frôler cette belle d’un peu plus près.

Daniel

La Mort…elle sera ma plus belle amante. J’ai prévu dans les moindres détails notre prochaine rencontre, notre ultime rendez-vous. Je ferais couler un bain bien chaud. Je me glisserai à l’intérieur très doucement. J’ôterai la lame de mon rasoir et l’approcherai tranquillement des veines de mon poignet, sans jamais trembler. Le sang commencera à couler, l’eau deviendra rouge. Je m’endormirai, perdrai mes forces et je lui appartiendrai à tout jamais.

Arnaud

J’aime ton scénario. Un peu trop romantique mais très agréable à l’écoute. Je t’envie. Tu vas enfin quitter cette terre, disparaître. Une éternelle sérénité sera ta récompense.

Daniel

Je mourrai peut-être même avant Thérésa. Tu sais, elle avait presque réussi à me faire croire en la vie.

Arnaud

Miracle ! Tu as trouvé le seul Ange existant parmi nous et celui-ci est mourant.

Daniel

Oui, le seul Ange…elle ne veut pas que je l’accompagne, que je l’aide à traverser cette étape. Qui d’autre que moi aurait pu aussi bien comprendre sa légitime angoisse ? Nous aurions pu passer deux semaines à mourir ensemble.

Arnaud

Voyons, pauvre idiot ! Tu oublies ta lâcheté légendaire. Affronter ta mort, je le concède, mais celle des autres…c’est bien trop te demander ! Si tu l’aides, tu ne tiendras pas deux semaines.

Daniel

Si cela pouvait m’attirer encore plus vers ma mort prochaine, tu devrais me pousser à y aller voir de plus près. Que crains-tu ? Que j’y laisse mon orgueil ou que j’y découvre le désir de vivre ? Imbécile que je suis ! Il faut que je la revois.

Scène 4

Daniel, Thérésa, à l’hôpital.

Thérésa

(fatiguée, amaigrie) Pourquoi as-tu cherché à me revoir ? Ma déchéance t’attire donc tant ? Le spectacle est à la mesure de tes espérances ?

Daniel

Tu es si maigre, si pâle. Tu as perdu l’éclat de tes yeux.

Thérésa

Excuse-moi mon cœur de me montrer si laide ! Je vomis une dizaine de fois par jour, je me fais tripoter par une multitude de personnes, je suis sous perfusion. Non, je n’arrive pas à voir assez de beauté autour de moi pour désirer rire.

Daniel

Où sont passées tes belles idées ? Toi qui voulais finir tes jours avec de tendres pensées, de belles images.

Thérésa

Va-t-en. Je veux mourir seule. Je n’ai pas besoin qu’un idiot vienne m’insulter parce que je le déçois, que je ne suis pas à la hauteur de mon piédestal.

Daniel

Non. Je suis décidé à rester quoi que tu en dises. Je suis moi aussi très proche de la mort et je ne veux pas quitter cette terre en toute ignorance. Raconte-moi ce que je vais manquer, ce que je n’ai pas su voir. Je veux connaître tout ce que tu as dans la tête. Raconte-moi les paysages que tu as observés, les chemins que tu as piétinés. Oublie ce moment du présent, replonge dans ton passé. Je suis là pour écouter, pour que tes souvenirs deviennent les miens, que je sache enfin ce que veut dire ce mot : « vivre ».

ACTE IV

Scène1

Daniel, Thérésa, à l’hôpital.

Thérésa

Tu vois, ce que j’ai aimé le plus dans la vie, c’est ma mortalité. J’ai toujours eu conscience de mes limites. Nous sommes dans une société de consommation. Pour la plupart des gens, le fait d’acheter leur permet d’exister, de se sentir vivant. Je n’ai jamais pensé que j’étais quelqu’un parce que je pouvais dépenser de l’argent…non, je dépensais pour me nourrir, m’habiller…le minimum vital en sorte. Les gens ont tendance à vivre dans l’excès. Ils se sentent immortels, alors ils bravent la mort en allant vers le toujours plus: toujours plus loin, plus vite…Ils ne savent plus s’arrêter de consommer: encore un verre, une cigarette, à manger. Ils ont besoin de se remplir de vent afin de se sentir vivant. Je ne crois pas à cette philosophie de la vie. Je me suis toujours dit qu’il fallait savourer chaque chose, chaque instant. Rien ne dure, alors il faut apprécier le peu. Et surtout, ne pas s’arrêter aux choses matérielles. Il n’y a rien de plus touchant qu’une personne qui te prend la main, un bisou spontané qui frôle ta joue, des enfants qui jouent…

Daniel

Mais que faisais-tu de ta vie alors…à ne jamais consommer, à t’isoler du monde social puisque tel est son fonctionnement?

Thérésa

J’avoue que ça a été longtemps mon souci. Ne pas me laisser engluer par le système. J’ ai appris à regarder ce qu’il y avait autour de moi. Tu sais ce que j’ai vu? Des êtres humains…et…oh, laisse-moi, je ne me sens pas bien…

Daniel

Je vais t’aider. Je ne te laisserai pas tomber…(après lui avoir tenu une bassine) Là, ça va mieux?

Thérésa

Tu n’es pas obligé de subir ça.

Daniel

Tu es mon professeur de la vie. Apprends-moi encore à regarder, dis-moi ce que tu as vu des êtres humains.

Thérésa

As-tu déjà écouté sincèrement quelqu’un? Je veux dire, en t’effaçant complètement de la discussion, en laissant tout l’espace de parole à quelqu’un? C’est une expérience plutôt intéressante à vivre. L’autre prend toute la place, il se met à te parler comme si tu n’existais plus et pourtant, tu es bien vivant dans cet espace, il est à ton écoute parce que tu l’aides à démêler les fils de son histoire. Il se raconte et quand il ne trouve plus les mots, tu déroules un peu de ton fil conducteur afin qu’il retrouve le chemin de sa vie. Il peut parfois s’arrêter, te regarder et là, tu reprends complètement vie pour un instant fugace. Tu es là pour interpréter son discours, et tu ne peux interpréter qu’en utilisant les trames de ta propre vie, en te fiant à ta propre expérience d’être humain. Il n’y a plus de rôle à jouer dans cette relation, il n’y a plus que deux être humains qui communiquent d’inconscient à inconscient, qui essayent de trouver le tracé d’une route chaotique. On se rend compte au final que nous sommes tous fait sur un même modèle : nos angoisses, nos désirs, nos fantasmes…peu importe les mots.

Daniel

Est-ce que c’est un peu comme ce que nous vivons tous les deux?

Thérésa

Qu’est-ce que tu ressens à me voir ainsi?

Daniel

A une époque, j’aurais dit de la pitié. Mais maintenant…je crois que j’essaye de me mettre à ta place, même si je ne peux pas vraiment. Je trouve injuste ce qui t’arrive. Toi qui aimes tellement la vie, voilà qu’elle veut te priver de ce que tu as le plus cher. Alors qu’elle aurait dû me choisir.

Thérésa

Tu envies ma situation? Tu vis ta mort par procuration?

Daniel

Peut-être qu’il y a quelque chose de macabre derrière tout cela. Je suis sans doute un peu comme Arnaud. Je suis fasciné par la mort, je voudrais découvrir ce qu’il y a après.

Thérésa

Tu es donc comme tout être humain. C’est bien la seule chose que nous ne pouvons voir, c’est frustrant non? Nous n’aurons droit qu’une seule fois à cette expérience, la vérité ne viendra à nous qu’à cet unique moment: verrais-je dieu, ou les dieux? Vais-je me réincarner? Vais-je enfin connaître le bonheur? Et si tout simplement, il n’y avait plus rien, plus rien d’autre que nos gènes qui se perpétueront grâce à nos descendants. Plus rien d’autre que des pensées de temps en temps de la part de personnes qui nous ont apprécié de notre vivant. C’est pourquoi je tolère ta présence aujourd’hui. Si je pouvais laisser une petite trace, rien qu’une petite, ce sera déjà ça.

Daniel

Alors, tu as peur?

Thérésa

Je suis terrifiée. Je ne veux pas mourir toute seule…et la seule personne assez courageuse pour vouloir se rapprocher de la mort, c’est toi. Je dois te faire confiance, toi que je connais à peine pour me soutenir dans cette épreuve, toi qui aimes si peu la vie.

Daniel

Je crois que tu vas avoir un énorme défi à relever. Tu me choisis moi pour assurer ta mémoire, pour être le témoin de ton existence, de ton passage sur cette terre. Mais voilà, le hasard fait très mal les choses. J’ai fait la promesse à un ami que je mettrais fin à mes jours d’ici une semaine si je ne trouvais pas une bonne raison d’apprécier la vie. J’avais trouvé mais la mort s’est jouée de moi. Elle veut te reprendre à moi, ma seule raison de rester.

Thérésa

C’est donc un pacte de sang que nous allons signé. Un combat à la vie à la mort. Je vais te faire aimer la vie, tu vas m’aider à mourir.

Scène 2

Daniel, Thérésa, à l’hôpital

Thérésa

Il est des jours où la colère est telle qu’elle ne peut plus être contenue. Les passions se déchaînent. Une simple anicroche devient coup de poignard. Pour éviter que la situation ne s’aggrave et que l’action n’outrepasse l’injure faite, il faut se décharger de sa haine, l’expulser pour se refaire un cœur neuf et sans défauts. Le bonheur tient à peu de choses : le respect pour soi et pour les siens, des activités et du rire. J’ai eu tout ça et je l’ai perdu. Epicurienne dans l’âme et stoïcienne dans la vie, j’essayais de ne rien désirer pour ne rien perdre et apprécier les cadeaux de la vie. Mais quand j’ai commencé à comprendre tout ce que la vie pouvait apporter comme rires et tendresse, la maladie est venue ternir mon existence. La réalité est devenue sombre et absurde au sortir des doux rêves.

Daniel

Pourtant, lorsque je t’ai rencontré, tu avais l’air tellement épanouie.

Thérésa

Et je l’étais ! J’aime la vie plus que tout au monde. J’aime admirer la nature, prendre quelqu’un dans mes bras, courir le long d’une plage, marcher pied-nus en longeant le bord de mer. J’aime séduire, me faire désirer et tomber amoureuse. J’aime travailler, faire des recherches bibliographiques, analyser, interpréter. Mais aujourd’hui, je n’ai même plus la force de rire…Je me sens tellement lasse de tout ça. Si tu savais comme je peux avoir mal. (laissant échapper une larme)

Daniel

(en monologue) Jolie larme qui s’échoue, parcourant cette joue lisse jusqu’à se faire happer par une bouche pleine d’une émotion amère. Spectacle charmant que cet instant où s’épanouit la fragilité du moment. Pourtant, si on se laisse à contempler le regard, l’essence même de l’ombre du pleur naissant, ce n’est plus de l’attendrissement que l’on ressent. Le sentiment plus puissant qui s’exprime alors est le reflet de la Fatalité qui s’amuse au détriment des âmes simples. Le déchirement du cœur, organe des plus magnifiques sensations, se fait pitoyable. Son cri fait s’entrouvrir les brumes les plus épaisses, son tumulte fait se rouvrir les plaies les mieux scellées. Tristesse d’un cœur qui se meurt… Le carcan se resserre, emprisonnant à jamais les sentiments dérisoires qui font survivre les uns et mourir les autres. Dépêche-toi petit Ange, le temps s’écoule, les minutes s’égrènent…

Thérésa

Je n’en ai plus pour très longtemps. Je sens la Mort qui rôde autour de mon lit. Dis-moi maintenant ce qu’il en ait de toi. M’accompagneras-tu jusqu’aux limites du concevable ou passeras-tu le reste de ta vie à te souvenir de moi ?

Daniel

Il y a peu, je t’aurais répondu que la Mort devrait se dépêcher de me ramener auprès d’elle, m’ôtant à jamais le calvaire d’assister à un tel spectacle de souffrances. Aujourd’hui, je l’implore d’abréger tes souffrances et de t’emporter avec elle de la manière la plus légère et la plus rapide. Assister à ta souffrance n’est pas mon plus grand mal, c’est que tu souffres qui me désole. Tu méritais de vivre bien plus que moi…mais il en va autrement. Je ne veux pas que ta mort soit inutile. Je veux prendre cette force qui te fais apprécier la vie et te remercier chaque jour que je passerai sur cette terre du bonheur que tu m’as apporté. Ton souvenir restera à jamais graver dans ma mémoire. Tu ne mourras pas, je te le promets.

Les petites bêtes

Classé dans : Nouvelle — 4 juillet, 2017 @ 8:35

C’est d’abord la découverte d’un corps, une femme qui pleure devant son mari mort. A 1h du matin, le téléphone met fin à mes cauchemars. Je suis obligé de me vêtir, les yeux encore un peu embrumés, je pars voir un spectacle qui me fait oublier mes rêves sinistres. Le lieu du crime est une maison dans un quartier plus qu’honnête. Deux voitures de police sont là, ainsi qu’une ambulance. Un ruban jaune délimite déjà la zone à protéger. J’emprunte l’allée rocailleuse et entre dans un grand hall. Le travail commence…Un rapide coup d’œil me permet une représentation panoramique de l’espace, lieu temporaire de mon foutu boulot. Une pièce moderne et spacieuse. Un grand canapé vert avec ses fauteuils jumeaux au centre de la pièce. Trois portes-fenêtres éclairent la pièce, l’une d’elle est entrouverte.

Le cadavre gît là, sur le sol, près du canapé. Une lampe renversée près de lui, comme s’il avait voulu attrapé une arme pour se défendre contre un éventuel ennemi. Le corps, est-ce bien le mot ?, est habillé d’un vieux pyjama rayé bleu et blanc. En soulevant cet attirail de nuit,…Comment expliquer…La peau n’est plus que l’enveloppe qui recouvre le squelette. Les os se voient au travers comme en plein jour. Comme si le sang de cette chose qui avait été humaine avait disparu, aspiré par je ne sais quoi. Un être momifié, sans utilisation de tous les artifices égyptiens. Des piqûres d’insecte se retrouvent partout le long de son corps : le coude, le genou, le cou, le visage. Etendus près de cette chose morte, vingt insectes d’une dizaine de centimètres, tout noirs, ressemblant à d’énormes moustiques.

 

La veuve attend dans la cuisine, secondée par des policiers femmes qui essaient de calmer sa crise de larme. Elle a découvert le corps et appelé la police. Son mari faisait de l’insomnie et restait souvent tard devant la télé. Elle montait la première, réchauffait la place et laissait filer les heures. Vers 1h du matin, elle était descendu le rejoindre. La télé était encore allumée, les lumières éteintes, personne dans le canapé. Inquiète, elle avait cherché la lampe près du canapé, chuté sur une masse lourde…Son mari. Un cri…Elle alertait les flics.

 

Le voisinage n’a rien vu, rien entendu. A part ce clochard éméché : un gros nuage noir s’était dirigé tout droit sur la maison et y avait pénétré comme aspiré par la fenêtre.

 

L’autopsie du mort nous donnait d’étranges résultats. Cet homme était mort d’asphyxie. Son corps avait été rongé par de l’acide nitrique directement injectée dans le corps via de la salive d’insecte agrémentée d’une piqûre dudit coupable…et de fluor. Bêtement, je pensais que cet élément chimique ne servait qu’à nous protéger des carries.

 

Un deuxième mort. A 10 km de notre première victime, en direction du sud. Des badauds tout autour de la scène de crime, en pleine rue. Une odeur pestilentielle, mélange d’acide et de crasse, flotte dans l’air. Le corps : des os disposés par terre retracent la forme d’un squelette, recouvrant la chaussée. Une vingtaine d’insectes morts à ses côtés…semblables à ceux retrouvés près de la première victime. Les témoins de ce carnage décrivent un énorme bourdonnement suivi par un nuage de gros insectes. Le plus étrange étant que ce nuage a littéralement englouti ce pauvre homme en dédaignant tous les autres êtres alentours.

 

D’où viennent ces insectes ? D’après leur code génétique, ce sont des néoptères oligonéoptères de la lignée des diptères, autrement dit des moustiques. Ils présentent aussi des allèles proche de ceux de l’abeille. Après dissécation, l’abdomen renferme une poche, lieu de transformation de l’alimentation. Un dard prend aussi naissance chez cette espèce. Celui-ci contient un mélange de fluor et d’acide nitrique qui peut expliquer l’asphyxie chez nos victimes, ainsi que la disparition des chairs.  Pour éliminer ces insectes, il faudrait être capable de trouver le lieu où ils résident et assécher alors leur habitat ou créer une sorte de prédateur. Ne connaissant l’origine de cette espèce et au vue de l’urgence de la situation, il est évidemment à envisager une destruction systématique des lieux de prolifération.

 

Troisième cadavre. Quatrième cadavre. Cinquième cadavre…

 

Les journalistes ne parlent plus que de ces morts mystérieuses. Un nuage d’insecte a enfin été repéré et détruit. Plus de cadavre, l’histoire est oubliée. La mort du Docteur Tom Wildley passe inaperçue dans le flot continu d’informations. L’éminent généticien de 57 ans avait fait scandale pour ses essais de croisement génétique sur les insectes en 2005.

 

Tom Wildley. J’avais pris contact avec lui avant sa mort. Je viens de recevoir son journal au courrier de ce matin.

 

« 11 mars : le croisement entre l’abeille et le moustique a parfaitement fonctionné. Les larves réagissent bien.

14 mars : les larves grandissent. On peut observer un phénomène étonnant. Le code génétique du moustique est largement plus présent que celui de l’abeille. La taille semble correspondre à celle de l’abeille.

20 mars : premiers essais avec le fluor. L’injection est faite.

21 mars : nos hybrides ont parfaitement intégrés le fluor. Ils ne paraissent pas en souffrir comme l’homme. Observera-t-on des troubles respiratoires sur nos cobayes ?

3 avril : une souris est mise dans la serre. Elle est morte au bout de 20 s. Les hybrides se sont agglutinés dessus.

5 avril : essais avec l’acide nitrique sur le deuxième panel d’hybrides.

10 avril : essai réussi. Les deux espèces se mélangent sans aucune difficulté.

14 avril : les hybrides se nourrissent exclusivement de mammifère.

20 avril : nous ne sommes plus financés pour nos recherches. Je dois tout arrêter.

22 avril : mon assistant est mort. Ils m’ont épargnés, mais il est mort. Ils se sont échappés. Je dois trouver une solution.

25 avril : j’ai disséqué les mutants. Une poche au niveau de l’abdomen transforme le sang humain. Analyse du sang de mon assistant : il présente une anomalie génétique récessive. C’est sans doute cette différence qui m’a sauvé.

26 avril : un cadavre a été retrouvé. Au vu de la distance parcourue, je pense qu’ils ont trouvé un lieu pour proliférer. Un marécage a été repéré.

27 avril : c’est certain maintenant, ils obéissent à une reine. Nous allons pouvoir les détruire. Je regrette de les avoir créé. C’est une arme totalement imprévisible… »

 

Même si je suis certain qu’aujourd’hui tous ces « mutants » ont été éradiqués, il n’en reste pas moins qu’une arme a été créée et que son créateur s’est laissé dépasser par les événements. Tom Wildley s’est suicidé, incapable d’assumer les conséquences de ses actes. Je suis toujours à la recherche des commanditaires de cette expérience…

Conte 4

Classé dans : Conte — 29 juin, 2017 @ 9:03

C’est l’histoire d’un jeune homme vaniteux et fier de sa personne. Il avait eu la chance de naître riche, beau et intelligent. Afin d’alimenter au mieux son cerveau et dans sa recherche permanente de la perfection, il allait devenir le plus cultivé des hommes. Alors il commença à lire un roman, puis une biographie. De livres en livres, il passa de bibliothèques en bibliothèques, de villes en villes et de pays en pays. Quand il eût écumé tous les livres possibles et imaginables, il se vanta de ses connaissances auprès de tous les gens qu’il croisait. Il était capable de répondre à toutes les questions et d’aborder tous les sujets.

Un jour, sa renommée parvint jusqu’aux oreilles d’un vieil ermite. Celui-ci trouva que cet arrogant avait besoin d’une leçon. Il le rencontra donc par un beau matin. Après avoir parlé quelques instants avec le jeune présomptueux, il finit par lui dire :

« - Vous qui savez tout sur tout, qui êtes si sûr de vos connaissances, de votre esprit infaillible, seriez-vous prêt à parier votre vie ?

-Ceci est un peu risqué !

- Je vous l’accorde. Mais si vous acceptez, vous n’aurez qu’à répondre à une seule question, forcément simple pour vous. Vous ne pouvez donc pas perdre et vous ne mettez en aucun cas votre vie en danger.

- Si je réponds, que me donnerez-vous ?

- Autant d’or que le pourra transporter la charrette de votre choix, ainsi que la promesse que votre exploit relevé sera connu de part le monde.

- Soit, j’accepte. Que ma renommée ne soit pas feinte.

- Alors, dites-moi : comment puis-je tuer votre âme sans tuer votre corps ?

- L’âme n’est qu’un enseignement théorique. Elle est régie par les lois neuronales, le système nerveux et les influx électriques. Si vous voulez tuer mon « âme » sans tuer mon corps, il suffit de léser les aires indispensables à la réflexion.

- Faux, vous avez perdu votre vie. Permettez que je vous la prenne. »

Alors le vieil homme leva les bras et une violente tempête se mit à souffler. De puissantes forces venaient de s’éveiller par sa seule volonté. Quand le calme revint, le jeune homme avait perdu les traits de son visage. On ne pouvait plus lire une seule expression sur cette face stérile et anonyme. Il ne restait plus qu’une bouche sans sourire ni bouderie, un nez sans froncements possibles, des yeux incapables de pleurer ou de briller de plaisir, des sourcils et un front lisses. «  Qu’avez-vous fait ? » était une question qui ne pouvait sortir de la bouche de cet être-mort, désormais sans moyens de communication.

« - Je vous ai retiré votre âme…Mais vous avez encore une chance de récupérer votre vie. Le jour où quelqu’un vous regardera comme un être humain, ce jour-là seulement le charme s’évanouira. »

Le vieil homme se mit à rire et s’évapora dans la lumière du jour. L’inexpressif alors ne se rendait pas compte de la portée de ce sort.

« - Je suis un être humain, mon cœur reste inchangé. Ce ne sera pas difficile de trouver un regard bienfaiteur. »

Sur ces bonnes paroles, il traversa un carrefour à la recherche d’une bonne âme, mais rien ne changea dans sa physionomie malgré les différents regards qu’il croisa. Car ces yeux curieux étaient effrayés, étonnés, inquisiteurs, consternés, moqueurs, mais jamais empathiques, à la découverte de l’être humain qui vivait à l’intérieur de ce corps sans âme.

Alors il traversa une rue, des rues, la ville, des villes, un pays, des pays. Partout la même scène se renouvela, avec cependant quelques nuances : un peu plus de curiosité ou de rire ou de tristesse, mais jamais avec une envie de voir au-delà des apparences si trompeuses.

Le sans-visage se décida un jour à accepter son destin. A quoi pouvait lui servir toute sa culture livresque maintenant qu’il ne pouvait plus la partager avec personne ? A quoi bon essayer d’aller vers les autres s’il n’y a plus aucun respect, aucun échange possible entre les deux protagonistes ? Il s’installa donc dans une forêt, là où il n’y avait sans doute pas âme qui vive.

Pendant deux longues années, il vécut heureux auprès de bêtes curieuses qui n’avaient pas eu peur de son inexpression . Les biches, les lapins, les loups lui avait permis d’exprimer ses ressentis. Il avait caressé, câliné, s’était réchauffé à leur côté. Aucune parole n’était alors nécessaire, aucun regard n’avait à être interprété pour se faire comprendre. Seule la gestuelle était maître en ces lieux.

Cette nouvelle vision de la vie redonna à l’invisible le courage d’affronter le regard des hommes. Comme il ne pouvait avoir d’expressions, il décida de les prendre à ces individus qui ne l’acceptaient pas : il les dessina. Il s’installait sur la place centrale de toutes les villes qu’il empruntait et observait. Il apprit à distinguer les plus petits traits d’émotions, de sentiment, d’expression de l’être humain. Il passa lui-même par tous ces panels de couleurs individuelles à chaque fois que sa main attrapait l’âme de ces observés.

Un jour, une femme qui pleurait l’intrigua au plus haut point. Les larmes ruisselantes sur ce doux visage amer fit chavirer le cœur du transparent. Ses doigts embrassèrent cette émotion intense avec une infinie sagesse, une infinie douleur. Quand le portrait fut achevé, il s’approcha de cette égérie et le lui offrit. L’ingénue regarda cette œuvre bouleversante et finit par scruter le visage de cet inquisiteur d’âme.

« - Un seul véritable regard et vous redeviendrez Homme. »

L’homme riait maintenant. Il avait compris ce que le vieux sorcier voulait lui enseigner : la connaissance n’est rien sans le cœur. On ne peut apprendre la vie sur des pages. Il faut savoir ouvrir ses yeux et lire cette kyrielle infiniment étendue d’émotions qui se dessinent au gré des situations sur ces papiers humains.

Conte 3

Classé dans : Conte — 29 juin, 2017 @ 8:56

Il était une fois…un jeune roi qui ne quittait jamais son lit. Il adorait sa literie, bien douillette et réconfortante, protectrice et apaisante. Ce pauvre roi était pourtant bien attristé, il s’ennuyait. Il s’endormait, se réveillait…ainsi s’achevait sa nuit et sa journée. Il se décida un jour à trouver comment passer plus agréablement son temps.

Pour ce faire, il demanda à sa cour de venir jusqu’à son lit, à tous ces messeigneurs qui lui faisaient si bien la courbette, et leur demanda :

« - Comment passez-vous vos journées ?

- Nous travaillons pour vous faire plaisir et obtenir de vous récompenses, richesse et puissance, mon Roi. »

Réponses insatisfaisantes pour cet être malheureux. Il devrait chercher une réponse en dehors de ses murs, au-delà de sa couche, dans ces villages aux alentours. Il demanda à ce que la populace vienne jusqu’à lui, dans sa chambre, près de son lit. Il questionna des paysans, des boulangers, des maréchaux-ferrants. Les sujets variaient mais pas les réponses.

« - Nous rêvons de plus de blé, d’une meilleure récolte afin d’obtenir plus d’argent, nous rêvons d’un meilleur pain afin d’ameuter plus de clients, nous rêvons de la femme du voisin, si belle et si riante. »

Enquiquinants ces êtres qui ne savaient voir plus loin que le bout de leur nez. Il ne restait plus qu’une personne à son chevet, un personnage stupide et bête, un ignorant : l’idiot du village.

« - Eh toi, l’Idiot ! A quoi passes-tu tes journées ?

- Mon Prince, mon Roi, je passe ma journée à rêver de voir une abeille butiner, à rêver que le pain soit encore meilleur, à rêver que l’amour suffise au bonheur, à rêver que le blé pousse et dore les champs, à rêver que les Seigneurs obtiennent richesse et puissance pour que les guerres cessent, à rêver mon Prince, mon Roi, à rêver que le Roi de ce pays vienne parler à un pauvre idiot et le considère comme le Prince du royaume des rêves. »

Conte 2

Classé dans : Conte — 29 juin, 2017 @ 8:52

Il était une fois…un jeune et glorieux chevalier. Connu de part le monde, ses exploits faisaient les joies des banquets. On disait de lui qu’il était le plus grand, le plus fort. Les femmes s’évanouissaient rien qu’à sa vue. Il aurait gagné tous les tournois, battu les plus grands, remporté les victoires les plus sanglantes contre dragons et monstres hideux. Son épée adorée était féroce, mordante au gré de son bras vigoureux. Rien ne lui résistait.

Le chef d’un petit village entendit parler de ce chevalier célébré, fêté à chaque libération de cité, défaisant le joug d’une poignée d’hommes armés et sans pitié. Mais lui ne croyait pas aux valeurs guerrières, seulement à la paix, cette sérénité de l’âme. Il lui fallait donner une leçon à cet homme, image de la brutalité, détruire son influence afin, peut-être, de rétablir le silence de part le monde.

Des hérauts, messagers d’un petit village, recherchèrent en vain le chevalier. Il était partout et nulle part. Quand sa piste était retrouvée, déjà son destin le menait vers d’autres batailles, d’autres victoires. C’est au cours de son périple que ses pas le dirigèrent naturellement vers le petit village où régnait une chaleur humaine dont il n’avait plus guère l’habitude. Son entrée suscita tous les regards. Un cheval noir magnifiquement monté par un cavalier en armure dorée. Un heaume travaillé par les nains les plus habiles redessinait le visage de cet homme. Une cuirasse solide habillait un corps musclé et généreux. Toutes se pâmèrent devant lui, ce qui inquiéta fort le chef du village qui ne souhaitait qu’une quiétude méritée. Le bruit assourdissant, vacarme tonitruant d’une centaine de personnes tergiversant sur cette apparition, couvrit une petite voix qui réclamait le SILENCE ! Le chevalier leva alors le bras et d’un geste autoritaire calma cette cacophonie. Devant cette étourdissante sonorité, une phrase étouffée dans une aphonie, un filet de voix perdu dans une gorge embrumée perça ce bruit inventé : « Silence, silence, je vous demande le silence ! » Le chevalier descendit lentement de son fier destrier. Une majesté enveloppait chacun de ses gestes, tout en lui était lumière. Il se dressa devant la foule, souleva son heaume, dévoilant un visage d’ange auréolé d’une couronne brunie et émit un son divin de son organe de ténor : « Je vous présente mes excuses pour cette arrivée bruyante. »

Changement brutal d’opinion face à l’imposante armure. Cette chose avait donc une âme ? Etrange pensée, fugace idée. Il ne t’aura pas. « Jeune chevalier, je suis heureux que tu aies reçu mon message. Tu as l’air étonné de mes paroles. Serais-tu venu par un heureux hasard ? Alors c’est le destin qui as mis notre village sur ta route. C’est donc que nos épreuves tu devais subir. Je voulais te lancer un défi. Trois étapes à franchir et tu auras ce que tu désires le plus au monde.

- Tu ne peux assouvir cette soif, vieux sage. Ma quête est hélas impossible. Je ne suis à la recherche de rien de précis, je n’attends rien, je ne prends que ce qui m’est offert. Mais je ne recule jamais devant un affront. J’accepte de bon cœur le défi. »

Etrange personnage. Valeureux, ténébreux et sage, loyal, glorieux. Regrets de l’humilier bientôt ? Non, il faut en passer par là pour retrouver la tranquillité. Un banquet pour fêter l’acceptation des épreuves, un bonheur pour le dernier jour de cet homme en tant que guerrier, des danseuses éblouissantes pour énerver ses ardeurs, des mets succulents pour assouvir ses passions et enfin, sommeil mérité afin d’être digne et reposé pour le lendemain.

Seul face à ses rêves, l’épreuve commença. Une énigme à résoudre pour affronter sa plus grande peur. Figé, tétanisé par une angoisse irrationnelle, une voix psalmodiait une ritournelle stupide : « Danse petite peur, parcourt ces veines d’un froid glacial, rapproche-le de la mort. Réponds à cette question et tu seras libéré. Je suis Sophie mais je ne suis pas Sophie, qui suis-je ? » Réponse évidente, criée par un homme intelligent et réfléchi : « Tu es son chien ! » Réveil fulgurant.

 

Deuxième épreuve. Pieds et poings liés sur un trône boisé, il assistait à des scènes déchirantes. Un homme battait sa femme avec une brutalité évidente. Un autre torturait avec délices des enfants à l’aide d’un tisonnier. Un troisième enfin mangeait des restes humains d’une manière ogresque. Emotions insoutenables, rage folle incontrôlable. Il ne put que rassembler sa fureur, se contraignant à un calme foudroyant. Une puissance banda ses muscles, une force cassa ses liens le libérant de son faix. Il put ainsi combattre ses hommes-ennemis, aidant des âmes faibles, secourant la veuve et l’orphelin. Une maîtrise parfaite de ses émotions lui permit de remporter la deuxième étape.

 

Troisième et dernier obstacle. « Entre dans cette grotte et affronte un univers inconnu pour une âme égarée comme la tienne. »

Entrée sombre, ouverture étroite, puis sentiment de liberté intense. Un espace féerique, une lumière étonnante, impossible. Une femme assise, dos tourné à notre héros, encombrait cette plaine étrange. Sa seule présence imposait une sérénité sauvage. Une longue chevelure brune protégeait un corps dénudé, laissant juste entrevoir des épaules magnifiques. Que faire ? Lui parler et rompre cet instant hors du temps ? Impossibilité d’action, force impuissante, pourra-t-il découvrir le visage de cette apparition ? Ridicule gêne, touchante passion, battement de cœur étourdissant. Un rythme envahit cette grotte sans limites, faisant résonner ces murs invisibles. Une impulsion de l’âme emplit les profondeurs de cette antre protectrice. Un chant mélodieux réchauffa cet endroit étrange, s’insinua dans chaque parcelle du corps féminin. Un frémissement. Un réveil passionné. Des bras musclés et dénudés enserrèrent une jeune femme enfin attirée par un sentiment pur. Allongés sur un matelas de fleurs, ils laissèrent leurs pulsions s’évanouir.

Au sortir de cette enveloppe protectrice et enchanteresse, une haie d’honneur attendait ces deux êtres. Le village tout entier réuni, attendant l’issue de cette histoire. Incompréhension du chef devant ce spectacle étonnant : la grâce et la brutalité personnifiée formant un couple parfait de beautés évanescentes. Double questionnement lorsque le chevalier mit un genou à terre, s’humiliant devant ce vieil homme arrogant : « Je te remercie sage homme pour ton présent. Je suis enfin un tout grâce à toi. Ma quête est achevée au moment où je n’en avais plus espoir. Accepte donc mon humble soumission, mon respect réel pour ta sagesse et ton dévouement au silence, cet instrument intemporel et profond de sérénité. »

Conte 1

Classé dans : Conte — 29 juin, 2017 @ 8:44

Il était une fois…un beau prince solitaire. Jamais il n’avait connu l’amour et ne s’en portait pas plus mal. Un jour, son ami prépara une grande fête destinées à toutes les personnalités du Royaume. Soirée mondaine fort agréable pour ce prince habitué aux longues soirées solitaires. Rien ne pouvait entacher ce moment délicieux et surtout pas cet instant passé avec cette jeune fille adorable.

Ce n’était qu’une princesse de grands chemins qui aimait à hanter ces soirées magiques. Rien n’aurait dû attirer les regards sur cette jeune personne : discrète, pas plus jolie qu’une autre, elle aurait pu disparaître, invisible, dans le décor. Pourtant, toutes les attentions, tous les discours, toutes les danses étaient pour elle…Quel pouvoir, quelle sorcellerie était à l’origine de cette incohérence ?

Curiosité insoutenable, tout le monde voulut percer le secret mais personne ne comprit. Un seul sut regarder ce qui étincelait de vérité. Un seul put deviner cette évidence éclatante. Le jeune prince avait laissé parler son cœur.

Elle était belle cette princesse avec sa joie de vivre, son sourire éternel, ses yeux pétillants de bonheur. Elle était magnifique avec sa spontanéité, sa façon d’écouter et de rire à toutes les joies de la soirée.

Amoureux transi, cœur brisé, le prince fut piétiné lorsque son ami lui rappela cette triste réalité : « Cette princesse est indigne de toi. Elle ne possède pas ton rang. Elle entacherait ton histoire. Tu ne peux la revoir. » Ne pouvant répondre, connaissant trop bien le rôle qui lui était imputé, il ne se battit pas contre sa destinée et laissa partir l’être qui avait réveillé son cœur.

Quand ces mots parvinrent jusqu’à la jeune princesse, une colère, une rage folle la submergea. Comment ! Ce prince qui avait tremblé d’amour pour elle, qui avait su regarder si loin en elle, n’était rien d’autre qu’un pleutre ? Sans nul doute, un sort devait en être la cause. Elle se mit donc en quête de la sorcière responsable de sa tourmente.

A l’orée d’un bois, au sein d’un marécage, dans une cabane en bois d’où émanaient des odeurs insoutenables, elle trouva l’infâme, l’abominable jalouse. Sans même attendre une excuse, une furie défonça une porte vermoulue et frappa un être vil qui empêchait un bonheur de naître. La fautive à demi assommée, perdue dans un sommeil percutant, confessa son crime sans tarder.

Absurdité de la vie, elle aimait un prince solitaire qui n’avait jamais pensé à regarder une seule femme. Chanceuse, se disait-elle, un jour il viendra vers elle. Mais l’horreur s’était commise, le destin l’avait rattrapée, l’amour lui avait pris son fiancé imaginaire. La leçon était comprise, le malheur était sa vie, le sort fut aboli.

Tristesse, culpabilité. La jeune princesse était confuse pour la pauvresse…mais heureuse quand, à son retour au château, elle put se blottir dans les bras de son amant.

 

Moralité : il n’y a pire cœur que celui plein de noirceur. Jalousie n’inspire pas l’âme, elle la cloître. Un sort était pourtant facile : « Tombe amoureux de moi beau prince, oublie ma laideur et ma pestilence, je suis une sorcière et je t’aime. »

Idiote petite sorcière…

O Amour

Classé dans : Poésie — 29 juin, 2017 @ 8:40

Perdue, égarée dans des méandres obscures,

Oubliée par les uns, par les autres Ordures.

Déçue, insatisfaite, endormie, morte,

Seule, engrangeant, observant, que m’importe.

Ta présence désirée, irréelle,

Près de toi, Réelle, devenue ta Belle.

En tes bras surgissent, impitoyables sensations,

La Morte s’éveille, ressentant, pleine de passion.

C’est un remerciement que je te dois,

Sur mon cœur, Amour, tu as tous les droits.

Sans ton corps, mon Armure,

Sans tes caresses, ma Luxure,

Sans tes baisers, ma Faiblesse,

Je serais loin, sans adresse…

Une vie passée à t’attendre,

Effacée par deux années tendres.

Une vie passée à t’attendre,

Effacée par deux années tendres.

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