Vivre

ACTE I

Scène 1

Daniel, Arnaud, dans la rue.

Daniel

Je ne comprends pas ce que vivre signifie. Mon corps se meut sans aucune difficulté dans ce monde artificiel, mais mes pensées restent en retrait. J’ai l’impression d’observer ce monde qui m’entoure comme si je regardais à travers les yeux que mon corps possède. Je suis minuscule dans cette tête et j’épie les faits et gestes des personnes que je croise. Parfois je ne vois rien. Je navigue à travers un brouillard dense et je ne me réveille qu’une fois arrivé au lieu souhaité.

Arnaud

Je crois que c’est une solution magnifique que de s’aveugler volontairement. Tu as de la chance, je suis incapable d’ignorer cette misère et cette hypocrisie qui nous entourent. Regarde, mais regarde donc ! Tous ces mendiants qui boivent l’argent que le bon cœur nous fait leur donner. Ces personnes qui marchent sur le trottoir comme si elles étaient seules au monde. Essaye une fois d’avancer la tête baissée, en ignorant la foule. Une dizaine de fois tu te seras cogné contre quelqu’un et te seras fait injurié. Ce monde est chaotique, chercher à le maîtriser est dérisoire. Il n’y a pas un seul jour où l’on ne nous rappelle que nous ne sommes que des animaux, nous qui nous croyons si supérieurs. Un homme masqué entre dans une maison et tue le père d’une gentille petite famille sous les yeux de ses enfants. Un voisin trucide ceux qui l’entourent parce qu’ils sont différents. Une mère tue son enfant, elle ne sait plus quoi faire d’autre. Tu as de la chance d’être trop lâche pour affronter la réalité, crois-moi.

Daniel

En attendant, nous allons encore passer ce temps qui nous est imparti à pervertir mon argent et ma jeunesse dans la débauche et la luxure. Comme chaque soir, nous allons écumer les bars et étancher notre soif. Le jour, nous le passerons à calmer la douleur infernale qui arpentera nos tympans, à fuir l’étau qui emprisonnera nos pensées. Nous nous réveillerons peut-être avec une fille qui ne laissera ni nom, ni visage dans notre répertoire sordide.

Arnaud

Où veux-tu en venir ? Je le sais bien moi que tu es un incapable, un assisté. Tu ne sais te servir ni de tes dix doigts, ni de ta cervelle. Tu es tout juste bon à égrener les années en dansant sur le rythme fou des musiques endiablées, accompagné d’une bouteille et d’une belle bacchante. Ta vie t’échappe alors qu’elle ne fait que commencer. Mais tu la sens couler dans tes veines…Il ne tient qu’à toi de la laisser filer pour de bon.

Daniel

Oui, ou de perdre mon temps en ta compagnie dans le bar de Simone…

Scène 2

Arnaud, Daniel, Simone, dans un bar.

Daniel

Allez Simone ! Remets-en un !

Simone

Vous faites vraiment pitié à voir…Heureusement que votre bourse est bien remplie parce qu’avec tous les clients que vous faites fuir avec vos têtes d’enterrement, cela fait longtemps que j’aurais dû fermer mon commerce.

Arnaud

Simone, tu n’as pas de cœur. Tu as devant toi deux âmes égarées. Au lieu de chercher à nous sauver, tu nous enfonces chaque jour un peu plus bas, vers ce lieu que l’on appelle l’Enfer. Par quel ignoble sort nous retiens-tu dans cet antre maudit ?

Simone

L’alcool.

Daniel

C’est ce que je te disais justement mon ami. Nous revenons toujours vers ce nectar, ce délice qui réchauffe les cœurs meurtris par la vie, ce poison qui réveille nos sens et étouffent nos pensées.

Simone

Pauvres enfants. Vous êtes bien trop jeunes pour ne pas croquer la vie à pleines dents. Quel gâchis.

Daniel

Es-tu heureuse toi ? Tu passes ton temps à servir des ivrognes, dont nous faisons parti. On te traite de tous les noms. Tu dois faire plaisir à des gens que tu ne connais pas et dont tu aimerais souvent en oublier jusqu’à leur visage. Tu arbores un sourire de circonstance et tu dois faire régulièrement la morale à des jeunes qui ne connaissent pas leur bonheur. Alors, es-tu heureuse ?

Simone

Me poses-tu vraiment la question ou préfères-tu répondre à ma place ?

Daniel

Je te pose la question.

Simone

Je suis étonnée. Je te croyais perdu et tu me prouves à l’instant que tu possèdes des talents d’observateur, une envie de comprendre ce monde qui t’entoure. Alors, je vais te répondre. Les bouseux et les ivrognes me remplissent de plaisir. Non, ne rigole pas, c’est la stricte vérité. J’entends des centaines d’histoires toutes plus tristes les unes que les autres. En vérité, ce n’est pas tout à fait exacte. Elles se ressemblent souvent. Bien sûr, les personnes et les vies sont différentes, mais les thèmes sont invariants. Ça parle d’amour, de haine, de douleur, de tristesse, de sentiment d’inutilité…Je te rassure, parfois ce sont aussi des anecdotes cocasses. Mais tous les soirs, je suis heureuse parce que je me sens utile. J’essaye d’aider des êtres humains à accepter leur vie, à vivre avec leurs erreurs et leurs doutes. Je n’ai pas pu faire d’études, j’ai élevé mes gamins toute seule. Et pourtant, d’une certaine façon, je crois que j’ai réussi ma vie. Je suis devenue quelqu’un. J’ai trouvé mon équilibre le jour où j’ai servi mon premier verre.

Arnaud

Comment peut-on aimer se rendre utile !…surtout dans un tel bouge. Ce n’est pas ta vie, tu vis à travers les histoires d’autres personnes. Tu te leurres de ce soi-disant bonheur ! Tu es fatiguée, personne jamais ne te remercie. Excuse-moi, mais si c’est ça la réussite ! Je préfère partir d’ici, ne plus écouter les inepties d’une vieille folle qui cherche à excuser le pathétique de sa vie par un altruisme sordide. Viens, quittons cet endroit malsain qui incite les gens à noyer leur chagrin et allons cuver dans un endroit insalubre.

Scène 3

Arnaud, Daniel, dans la rue.

Daniel

Je me demande comment elle fait. Malgré la non reconnaissance de ses clients, elle aime la vie et ce qu’elle fait. Les paroles de Simone continuent de résonner en moi. Ce sont d’étranges pensées qui s’infiltrent en mon corps comme si un sens à tout ceci commençait à se faire jour…

Arnaud

Qu’as-tu donc entendu ? C’est une femme qui se leurre d’idées stupides. C’est une idéaliste, une rêveuse qui n’ose affronter la réalité de sa vie. Quelle rigolade tragique !

Daniel

Il me semblait pourtant comprendre son discours…

Arnaud

Mon pauvre ami, tu me déçois ! Sa vie est d’une telle tristesse qu’elle préfère croire encore au prince charmant. N’est-elle pas le portrait craché de la pauvre belle qui se meurt ? Ne vois-tu donc pas dans quel jeu elle veut t’entraîner ? Elle te sait riche et mélancolique, elle croit pouvoir s’insinuer dans ta vie. En t’apportant des réponses, elle arrivera de plus en plus à te manipuler, toi, la pauvre petite chose désorientée. N’oublie pas le pouvoir que possède ta main, cette main qui peut signer un bout de papier que l’on appelle aussi testament. Elle te tient déjà dans ses rets. Mais réveille-toi donc !

Daniel

Crois-tu donc à une telle perfidie ? L’âme humaine serait à ce point descendue dans la déchéance ? N’existe-t-il plus aucun sentiment noble, de grandeur d’âme ?

Arnaud

Souviens-toi de ce que les grands penseurs ont découvert bien avant toi : L’Homme n’est-il pas un loup pour l’Homme ? Nous sommes les pires animaux existant sur cette terre. Les plus vulnérables, sans crocs ni griffes ni crins pour nous défendre, nous avons peur de tout et surtout de notre propre race. Au lieu de nous entraider afin de survivre, nous nous entre-tuons. Chaque être humain ne vit que pour se plaire, se mirer un peu plus chaque jour dans son opulence.

Daniel

Mais pourquoi toujours s’aveugler de ses richesses ? Tout être humain est intéressant à écouter qu’il soit pauvre ou riche. Il vit une réalité qui diffère de la notre et peut peut-être nous aider justement à comprendre ce que nous voyons.

Arnaud

Pour regarder ce qui se passe autour de soi, il faudrait déjà pouvoir se décentrer, être capable de se mettre à la place des autres sans ne plus penser à soi. On s’imagine tous détenir LA vérité alors que nous ne sommes que des cafards. Vois ce que la vie t’apporte ! Tu as tout mais tu n’as rien. Tout n’est que paradoxe. Tu es mort depuis déjà longtemps mais ton corps se refuse à obéir à cette volonté mortifère. Laisse donc tes envies meurtrières se réveiller, vois comme il serait beau de sentir couler ce sang, un liquide rouge hors de tes veines, le repos de ton âme, la quiétude enfin obtenue.

Daniel

Tes mots sonnent mon glas, ils me touchent, me comprennent mieux que moi-même. Je me donne encore un mois de sursis, tu entends ? J’ai un mois pour comprendre et découvrir ce qui peut faire aimer la vie, un mois pour percer le secret d’une âme pure et sincère.

Arnaud

Pourquoi attendre un mois, alors que ce que tu espères toucher du doigt n’est qu’une quête absurde, une utopie ? Comment pourras-tu patienter aussi longtemps ?

Daniel

Que tu le veuilles ou non, les paroles de Simone m’ont paru sincères. Et j’espère en quelque chose…que pour l’instant tu es le seul à m’apporter. Ton amitié est ma raison de vivre. Viens, rentrons, je suis fatigué.

ACTE II

Scène 1

Daniel, chez lui.

Daniel

Tristes pensées. En ouvrant cette porte, j’ai osé croire que quelque grand trésor se cachait dans les ombres de ma tanière. Hélas, il n’y a que ma voix, l’écho même s’est éteint, ne me renvoyant que le silence de ma vie. Oh, Dieu ! quels drôles d’amusement t’apportent mes tourments. Tu m’as fait grand, mais je me sens tout petit. Je t’entends, triste et amer dans tes nuages. Que vois-tu toi qui est si parfait ? Du haut de ton promontoire, de cette vue imprenable, tu les contemples ces imbéciles. Fiers de leur arrogance, ils s’expriment stupidement, sachant bien que nul être ne viendra leur en tenir rigueur. Les conversations sont mortes, l’écoute absente sert d’écho aux monologues dualistes. Échanges inconscients, ils se renvoient leur triste solitude, leur mal-être inavoué. Une aide leur serait inutile car, sourds aux discours véritables, ils n’écoutent que les mots qu’ils souhaitent entendre. Tu pensais que leur donner droit à la parole les rendrait plus forts, les protégeraient contre griffes et crocs. Tu n’as fait que les isoler encore plus. Hors du monde, animaux esseulés, présente tes excuses à ces malheureux innocents…Eh bien, non, Dieu ! je refuse de te pardonner. La colère est la seule chose que je peux encore t’offrir. Tu me laisses dans ma solitude parce que je refuse de me battre contre des murs humains. Je n’entrerai pas dans ton jeu cruel ! Laisse-moi tranquille maintenant. Je dois finir cette bouteille avant de sombrer dans le néant…

Scène 2

Arnaud, Daniel, chez Daniel.

Daniel

(quelqu’un sonne à la porte) Oh ma tête…Mais qui ose me réveiller à cette heure ? Quel jour sommes-nous ? Quelle heure est-il ?…C’est bon, c’est bon, j’arrive ! Ah, c’est toi.

Arnaud

Mais quel charmant accueil ! Te voir de si bonne humeur me chavire le cœur ! allez, va faire un brin de toilette, ensuite nous pourrons aller faire la fête.

Daniel

La fête ? As-tu donc perdu la tête ? Je peux à peine marcher, j’ai la tête lourde et douloureuse, mes yeux sont fermés alors que j’essaye désespérément de les ouvrir.

Arnaud

Et tu crois que ça va m’arrêter ? Allons, tu en as connu d’autres ! Mais…reviens par ici. Montre-moi tes poignets. Ciel ! que vois-je donc là ? Il me semble apercevoir de bien vilaines entailles. De quel droit m’as-tu refusé le plaisir de te découvrir mort dans cette maison ?

Daniel

Par fierté égoïste. Je n’ai qu’une parole et celle-ci m’oblige à tenir un mois…et puis, j’étais incapable de raisonner mes mouvements.

Arnaud

Ah, ravages stupides de l’alcool ! Il te rend assez fort pour narguer la Faucheuse, mais te dégingande suffisamment pour que ton corps refuse obéissance. Te voilà maintenant redevenu maître dans ta maison. Encore un effort et tu pourras me suivre sur l’Achéron. (l’emmenant sous la douche).

Daniel

Mais arrête ! Qu’est-ce que tu fais ? Lâche-moi ! Ah, elle est glaciale !

Arnaud

Allez, essuie-toi, habille-toi et viens avec moi.

Scène 3

Arnaud, Daniel, Thérésa, dans une boîte.

Arnaud

Ouah ! quelle ambiance ! Regarde toutes ces jolies formes se déhancher. Mmmmh ! choisis, je te suis.

Daniel

Je n’ai pas la tête à ça. Regarde-moi danser. Le temps d’un mouvement et me voilà déjà en retard sur le tempo. Laisse tomber, je rentre.

Arnaud

Tu ne vas pas me laisser tomber maintenant. Vois ces deux poupées, elles n’attendent que nous. Salut les belles ! Vous voulez boire quelque chose ?

Thérésa

Ton ami n’a pas l’air très en forme. Il a le teint blafard, cadavérique. Depuis quand n’as-tu pas vu le jour ?

Daniel

Depuis que le soleil me transperce les yeux…

Thérésa

Oui, je vois. Un conseil : va dormir. Ensuite, tu iras faire un tour en ville ou à la mer. Observe ce qui t’entoure et apprends à sourire. Allez, bonne soirée !

Arnaud

Comment, c’est tout ? Mais…tu les as fait fuir idiot. C’est vrai que tu as une sale tronche. Si tu voulais me gâcher la soirée, tu aurais pu me prévenir au moins. Allez, on s’en va. Tu es trop nul ce soir.

Daniel

Non…je suis désolé. Je vais faire un effort. Regarde, je retrouve mon sourire ravageur. Crois-moi, elles ne dormiront pas seules ce soir !

Arnaud

D’accord, il te manquait juste un peu de motivation ! Alors, qu’attends-tu ?

Daniel

( se rapprochant de la jeune fille) Mademoiselle, vous m’avez fait beaucoup de peine à l’instant.

Thérésa

Vous m’en voyez désolée. (N’arrêtant pas de danser)

Daniel

Vous n’avez pas envie de vous asseoir un peu et de bavarder ? (s’essoufflant à essayer de suivre ses pas de danse)

Thérésa

Pourquoi pas après tout. Je vois que Katia ne s’ennuie pas avec votre ami. Elle ne m’en voudra donc pas de la laisser en aussi galante compagnie.

Daniel

Je vous offre un verre ?

Thérésa

Un truc sans alcool et vous devriez en faire de même.

Daniel

Pourquoi pas ! Je ne sais plus quel goût à le jus d’orange, c’est le moment parfait pour m’en souvenir ! Au fait, moi c’est Daniel. Et vous ?

Thérésa

Thérésa.

Daniel

Pourquoi m’avoir conseillé d’apprendre à regarder et à sourire ? Qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je suis égoïste et morne ?

Thérésa

Oh la ! je n’ai rien dit de tel ! Je vous ai juste conseillé d’aller vous aérez un peu. Vu votre apparence de ce soir, il me semble évident que vous avez bu sans fin hier. Je ne trouve pas cela raisonnable, je vous l’accorde. Vous n’avez d’ailleurs pas l’air d’apprécier plus que moi ce genre de vie, ne serait-ce que physiquement…

Daniel

(élevant le ton) Comment osez-vous juger ma vie ! La vôtre est sans doute parfaite. Vous ne buvez pas d’alcool, vos pensées sont en accord avec votre si parfaite éducation. Pour moi, vous n’êtes qu’une petite fille qui n’ose pas toucher aux plaisirs interdits. Partez, je vous ai assez vu.

Thérésa

Voilà pourquoi je ne bois pas. Entends tes paroles. Tu m’agresses sans me connaître, tu vomis tes injures sans penser aux conséquences. Je suppose que je t’ai intrigué tout à l’heure à te conseiller sans même savoir qui tu étais…mais ce n’est pas moi qui suis venue te chercher. Bonne soirée.

Scène 4

Daniel, Arnaud, dans une boîte.

Daniel

Qu’ai-je fait…Cette fille était sublime et je l’ai laissé partir. Mais pourquoi aussi me suis-je énervé ? J’ai eu l’impression qu’un regard juste se posait sur ma vie. Elle avait l’air de s’amuser et pourtant, l’alcool n’était pas là pour lui brûler les sens. Ses yeux possédaient cette flamme bizarre où la vie semble rire. Je crois que cette demoiselle aux grands yeux verts me terrorise. C’est un démon venu m’ensorceler. Sa magie est composée de balades, de soleil et de rêves merveilleux. Que dois-je faire ?

Arnaud

Eh mon pauvre ! Te voilà en bien mauvaise compagnie. La belle était donc cruelle. Mais ne te lamente pas sur ton fatal destin car ton ami possède le remède à tous tes maux. Je suis prêt à sacrifier un combat avec une sauvageonne pour une bouteille à partager avec toi.

Daniel

Je m’en voudrais de te priver d’une perspective si alléchante pour un débridage en règle. Va, amuse-toi bien, je m’en vais.

Arnaud

Tu ne vas pas rester bêtement sur un échec !

Daniel

Il faut que je sois en forme pour demain. J’ai quelques projets à concrétiser. Bonsoir…

ACTE III

Scène 1

Arnaud, Daniel, chez Arnaud.

Daniel

(joyeux, tonitruant) Arnaud, Arnaud, mon cher Arnaud. J’espère que je ne viens pas troubler un doux rêve. Aucun rêve ne mérite d’être brisé à l’heure actuelle. Il faut rêver, rêver et croire à sa chance. Que la vie est donc belle, que la lumière est brillante. Viens, suis mes pas, danse avec moi. Il faut suivre la musique du bonheur, il faut…

Arnaud

Mais qui êtes-vous monsieur ? Cet air frais, ces joues roses, ce sourire plein de vie, ces yeux pétillants. Vous avez le faciès de l’un de mes amis mais point l’allure.

Daniel

Je suis amoureux d’une déesse. J’ai suivi ses conseils et là, dans la ville, je l’ai croisée : Thérésa. C’était une véritable diablesse. ( le regard perdu dans ses rêves) Se promenant dans la rue, parmi une foule dense et incongrue, je la vis. Qui aurait pu être assez aveugle pour ne pas la remarquer ? Un halo de lumière flottait autour d’elle, dessinant ses contours, la dévoilant aux yeux du monde…à mes yeux. Une chevelure en bataille, des lunettes noires, une bouche rehaussée d’un rouge flamboyant, une veste en cuir délicieusement cintrée et des chaussures à talon enrobant des chevilles écrues. (reprenant pied dans la réalité) Ce portrait n’est qu’un bien piètre reflet de la réalité mais il suffira pour l’instant à ta compréhension. (de nouveau dans sa rêverie) J’osais l’aborder alors qu’elle s’avançait en furie vers un but bagarreur. L’arrêtant dans ses pensées furibondes, je fus pris de terreur : en position de rixe, le dos bien droit, en appui solide sur ses jambes, elle semblait toiser le danger. Surprise sans doute par cet homme timide et effrayé, elle rendit les armes, s’adoucit et dit d’une voix grave et charmeuse : « Ah, c’est vous… » Tout était dit en ces quelques mots. Il ne me suffisait plus que de lui montrer mon sens de la répartie, de lui faire une remarque apte à la déstabiliser afin ensuite de la séduire avec du bla-bla. Bouche bée, restant coi comme une carpe, elle eut pitié (sans nul doute) et me proposa d’aller prendre un verre. Assis l’un en face de l’autre, elle finit par ôter ses lunettes. Quelle vision féerique ! J’avais devant moi l’image de la tendresse et de la pureté réunies. Blasphème fut mon regard devant ses yeux verts qui me transperçaient le cœur. La douceur de son visage me chavira. Elle était d’une beauté étourdissante, une arme fatale…

Arnaud

Quel affreux concours de circonstances ! Toi, le futur suicidé, tu décides de tomber amoureux durant les quelques semaines qui te séparent de ta mort ? C’est trop drôle. Je crois que tu mourras bien avant la fin du mois fatidique. Il n’y a rien de pire que de croire en l’Amour. Donne ton cœur à quelqu’un et il te le piétinera en te torturant l‘âme. Tu crois aimer mais es-tu seulement sûr qu’il y a réciprocité ? Un malheureux et une Sainte-Nitouche, bon sang, on aura tout entendu !

Daniel

Arrête. Ce chaos indescriptible qui s’était infiltré lentement en moi, ces agressions continues dont je me croyais tourmenté…tu m’effraies par ton regard, tu me défies dans ma solitude. Par tes coups de poignard, tu testes ma fragilité. Que cherches-tu par tes injures ? Je veux vivre dans mes rêves, loin, loin de toi et de ton jugement. Tu aurais dû être heureux de mon bonheur…

Scène 2

Thérésa, Daniel, sur une plage.

Daniel

Je suis heureux que tu aies accepté de m’accompagner. Mais pourquoi as-tu opté pour cette plage ?

Thérésa

Regarde autour de toi. Cette beauté sauvage, cette photo vivante. Je ne connais rien de plus beau et de vivifiant.

Daniel

Ce n’est que de l’eau qui remue et de la poussière de rochers…

Thérésa

Je crois que je commence à saisir ton problème. Tu es tombé dans l’obscurité.

Daniel

Je ne comprends rien à tes paroles. Explique-moi ce qui te plaît tant dans ce paysage, qu’est-ce que tu vois, qu’est-ce que tu ressens ?

Thérésa

Je sens le vent qui caresse mon visage. J’entrevois un bleu azuré, un bleu magicien. Là, une neige écumeuse qui surfe sur des ondes d’eau. Mes pensées s’envolent vers l’horizon et se calment grâce aux mouvements des vagues. Regarde ces odeurs iodées qui s’amusent, qui te narguent. Là-bas, les nuages plongent dans l’Océan suivis de près par le rire joyeux des mouettes. Une valse se joue sous mes yeux voyeurs : le vent danse avec la mer, les contours fragiles se dessinent et disparaissent au rythme des caresses de ce souffle divin. Entends cette musique cadencée, le jeu des instruments divers et des sons fantasques. Silence…Soudain, une rafale tonitruante, un ressac assourdissant, un fracas de vagues. Oh, quel magnifique feu d’artifice, alliance fragile, éphémère d’une rencontre fugace entre l’eau et les rochers. Ces gouttelettes facétieuses et magiciennes s’amusent à provoquer des arcs-en-ciel dans ces explosions bleutées.

Daniel

Tu es un ange Thérésa. Ce n’est pas le paysage qui étincelle de beauté mais bien ton regard qui l’illumine. J’aimerais que tu poses les mêmes yeux sur moi, que tu m’élèves dans ces sphères où tu sembles flotter…s’il te plaît.

Thérésa

(sèchement) Daniel, je suis désolée…je ne veux pas te faire du mal. Je voudrais que tu me ramènes chez moi.

Daniel

Pourquoi un tel revirement ? Pourquoi tu te braques, tu te refermes ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce que j’ai dit qui te fasse fuir ainsi ?

Thérésa

C’est juste que…ne t’attache pas à moi. Je voulais juste te redonner l’envie de découvrir ce que la vie peut apporter si tu sais regarder.

Daniel

J’ai encore beaucoup à apprendre. Ne m’abandonne pas maintenant, je n’ai pas encore franchi la porte qui mène vers ce monde merveilleux. J’ai besoin que tu me tiennes un peu la main avant de pouvoir avancer seul.

Thérésa

( après une pause) Daniel, je suis malade. Je n’ai plus beaucoup de temps pour moi et je veux croquer chaque instant. Tu n’as pas à subir cette épreuve. Je ne pensais pas que je prendrais autant de place dans ta vie. Je suis désolée, je ne voulais pas te faire souffrir.

Scène 3

Daniel, Arnaud, dans un bar.

Daniel

Encore deux semaines, je ne tiendrai jamais.

Arnaud

Stupide bonhomme ! Si tu avais seulement pris la peine de m’écouter, tu aurais évité cette souffrance inutile.

Daniel

Je n’ai plus rien, plus une seule envie. Je ne vois plus que ce verre, je crois que tu as toi aussi disparu.

Arnaud

Ah non ! ne m’évince pas déjà ! La mort rôde, je peux la sentir autour de toi. Laisse-moi rester à tes côtés, frôler cette belle d’un peu plus près.

Daniel

La Mort…elle sera ma plus belle amante. J’ai prévu dans les moindres détails notre prochaine rencontre, notre ultime rendez-vous. Je ferais couler un bain bien chaud. Je me glisserai à l’intérieur très doucement. J’ôterai la lame de mon rasoir et l’approcherai tranquillement des veines de mon poignet, sans jamais trembler. Le sang commencera à couler, l’eau deviendra rouge. Je m’endormirai, perdrai mes forces et je lui appartiendrai à tout jamais.

Arnaud

J’aime ton scénario. Un peu trop romantique mais très agréable à l’écoute. Je t’envie. Tu vas enfin quitter cette terre, disparaître. Une éternelle sérénité sera ta récompense.

Daniel

Je mourrai peut-être même avant Thérésa. Tu sais, elle avait presque réussi à me faire croire en la vie.

Arnaud

Miracle ! Tu as trouvé le seul Ange existant parmi nous et celui-ci est mourant.

Daniel

Oui, le seul Ange…elle ne veut pas que je l’accompagne, que je l’aide à traverser cette étape. Qui d’autre que moi aurait pu aussi bien comprendre sa légitime angoisse ? Nous aurions pu passer deux semaines à mourir ensemble.

Arnaud

Voyons, pauvre idiot ! Tu oublies ta lâcheté légendaire. Affronter ta mort, je le concède, mais celle des autres…c’est bien trop te demander ! Si tu l’aides, tu ne tiendras pas deux semaines.

Daniel

Si cela pouvait m’attirer encore plus vers ma mort prochaine, tu devrais me pousser à y aller voir de plus près. Que crains-tu ? Que j’y laisse mon orgueil ou que j’y découvre le désir de vivre ? Imbécile que je suis ! Il faut que je la revois.

Scène 4

Daniel, Thérésa, à l’hôpital.

Thérésa

(fatiguée, amaigrie) Pourquoi as-tu cherché à me revoir ? Ma déchéance t’attire donc tant ? Le spectacle est à la mesure de tes espérances ?

Daniel

Tu es si maigre, si pâle. Tu as perdu l’éclat de tes yeux.

Thérésa

Excuse-moi mon cœur de me montrer si laide ! Je vomis une dizaine de fois par jour, je me fais tripoter par une multitude de personnes, je suis sous perfusion. Non, je n’arrive pas à voir assez de beauté autour de moi pour désirer rire.

Daniel

Où sont passées tes belles idées ? Toi qui voulais finir tes jours avec de tendres pensées, de belles images.

Thérésa

Va-t-en. Je veux mourir seule. Je n’ai pas besoin qu’un idiot vienne m’insulter parce que je le déçois, que je ne suis pas à la hauteur de mon piédestal.

Daniel

Non. Je suis décidé à rester quoi que tu en dises. Je suis moi aussi très proche de la mort et je ne veux pas quitter cette terre en toute ignorance. Raconte-moi ce que je vais manquer, ce que je n’ai pas su voir. Je veux connaître tout ce que tu as dans la tête. Raconte-moi les paysages que tu as observés, les chemins que tu as piétinés. Oublie ce moment du présent, replonge dans ton passé. Je suis là pour écouter, pour que tes souvenirs deviennent les miens, que je sache enfin ce que veut dire ce mot : « vivre ».

ACTE IV

Scène1

Daniel, Thérésa, à l’hôpital.

Thérésa

Tu vois, ce que j’ai aimé le plus dans la vie, c’est ma mortalité. J’ai toujours eu conscience de mes limites. Nous sommes dans une société de consommation. Pour la plupart des gens, le fait d’acheter leur permet d’exister, de se sentir vivant. Je n’ai jamais pensé que j’étais quelqu’un parce que je pouvais dépenser de l’argent…non, je dépensais pour me nourrir, m’habiller…le minimum vital en sorte. Les gens ont tendance à vivre dans l’excès. Ils se sentent immortels, alors ils bravent la mort en allant vers le toujours plus: toujours plus loin, plus vite…Ils ne savent plus s’arrêter de consommer: encore un verre, une cigarette, à manger. Ils ont besoin de se remplir de vent afin de se sentir vivant. Je ne crois pas à cette philosophie de la vie. Je me suis toujours dit qu’il fallait savourer chaque chose, chaque instant. Rien ne dure, alors il faut apprécier le peu. Et surtout, ne pas s’arrêter aux choses matérielles. Il n’y a rien de plus touchant qu’une personne qui te prend la main, un bisou spontané qui frôle ta joue, des enfants qui jouent…

Daniel

Mais que faisais-tu de ta vie alors…à ne jamais consommer, à t’isoler du monde social puisque tel est son fonctionnement?

Thérésa

J’avoue que ça a été longtemps mon souci. Ne pas me laisser engluer par le système. J’ ai appris à regarder ce qu’il y avait autour de moi. Tu sais ce que j’ai vu? Des êtres humains…et…oh, laisse-moi, je ne me sens pas bien…

Daniel

Je vais t’aider. Je ne te laisserai pas tomber…(après lui avoir tenu une bassine) Là, ça va mieux?

Thérésa

Tu n’es pas obligé de subir ça.

Daniel

Tu es mon professeur de la vie. Apprends-moi encore à regarder, dis-moi ce que tu as vu des êtres humains.

Thérésa

As-tu déjà écouté sincèrement quelqu’un? Je veux dire, en t’effaçant complètement de la discussion, en laissant tout l’espace de parole à quelqu’un? C’est une expérience plutôt intéressante à vivre. L’autre prend toute la place, il se met à te parler comme si tu n’existais plus et pourtant, tu es bien vivant dans cet espace, il est à ton écoute parce que tu l’aides à démêler les fils de son histoire. Il se raconte et quand il ne trouve plus les mots, tu déroules un peu de ton fil conducteur afin qu’il retrouve le chemin de sa vie. Il peut parfois s’arrêter, te regarder et là, tu reprends complètement vie pour un instant fugace. Tu es là pour interpréter son discours, et tu ne peux interpréter qu’en utilisant les trames de ta propre vie, en te fiant à ta propre expérience d’être humain. Il n’y a plus de rôle à jouer dans cette relation, il n’y a plus que deux être humains qui communiquent d’inconscient à inconscient, qui essayent de trouver le tracé d’une route chaotique. On se rend compte au final que nous sommes tous fait sur un même modèle : nos angoisses, nos désirs, nos fantasmes…peu importe les mots.

Daniel

Est-ce que c’est un peu comme ce que nous vivons tous les deux?

Thérésa

Qu’est-ce que tu ressens à me voir ainsi?

Daniel

A une époque, j’aurais dit de la pitié. Mais maintenant…je crois que j’essaye de me mettre à ta place, même si je ne peux pas vraiment. Je trouve injuste ce qui t’arrive. Toi qui aimes tellement la vie, voilà qu’elle veut te priver de ce que tu as le plus cher. Alors qu’elle aurait dû me choisir.

Thérésa

Tu envies ma situation? Tu vis ta mort par procuration?

Daniel

Peut-être qu’il y a quelque chose de macabre derrière tout cela. Je suis sans doute un peu comme Arnaud. Je suis fasciné par la mort, je voudrais découvrir ce qu’il y a après.

Thérésa

Tu es donc comme tout être humain. C’est bien la seule chose que nous ne pouvons voir, c’est frustrant non? Nous n’aurons droit qu’une seule fois à cette expérience, la vérité ne viendra à nous qu’à cet unique moment: verrais-je dieu, ou les dieux? Vais-je me réincarner? Vais-je enfin connaître le bonheur? Et si tout simplement, il n’y avait plus rien, plus rien d’autre que nos gènes qui se perpétueront grâce à nos descendants. Plus rien d’autre que des pensées de temps en temps de la part de personnes qui nous ont apprécié de notre vivant. C’est pourquoi je tolère ta présence aujourd’hui. Si je pouvais laisser une petite trace, rien qu’une petite, ce sera déjà ça.

Daniel

Alors, tu as peur?

Thérésa

Je suis terrifiée. Je ne veux pas mourir toute seule…et la seule personne assez courageuse pour vouloir se rapprocher de la mort, c’est toi. Je dois te faire confiance, toi que je connais à peine pour me soutenir dans cette épreuve, toi qui aimes si peu la vie.

Daniel

Je crois que tu vas avoir un énorme défi à relever. Tu me choisis moi pour assurer ta mémoire, pour être le témoin de ton existence, de ton passage sur cette terre. Mais voilà, le hasard fait très mal les choses. J’ai fait la promesse à un ami que je mettrais fin à mes jours d’ici une semaine si je ne trouvais pas une bonne raison d’apprécier la vie. J’avais trouvé mais la mort s’est jouée de moi. Elle veut te reprendre à moi, ma seule raison de rester.

Thérésa

C’est donc un pacte de sang que nous allons signé. Un combat à la vie à la mort. Je vais te faire aimer la vie, tu vas m’aider à mourir.

Scène 2

Daniel, Thérésa, à l’hôpital

Thérésa

Il est des jours où la colère est telle qu’elle ne peut plus être contenue. Les passions se déchaînent. Une simple anicroche devient coup de poignard. Pour éviter que la situation ne s’aggrave et que l’action n’outrepasse l’injure faite, il faut se décharger de sa haine, l’expulser pour se refaire un cœur neuf et sans défauts. Le bonheur tient à peu de choses : le respect pour soi et pour les siens, des activités et du rire. J’ai eu tout ça et je l’ai perdu. Epicurienne dans l’âme et stoïcienne dans la vie, j’essayais de ne rien désirer pour ne rien perdre et apprécier les cadeaux de la vie. Mais quand j’ai commencé à comprendre tout ce que la vie pouvait apporter comme rires et tendresse, la maladie est venue ternir mon existence. La réalité est devenue sombre et absurde au sortir des doux rêves.

Daniel

Pourtant, lorsque je t’ai rencontré, tu avais l’air tellement épanouie.

Thérésa

Et je l’étais ! J’aime la vie plus que tout au monde. J’aime admirer la nature, prendre quelqu’un dans mes bras, courir le long d’une plage, marcher pied-nus en longeant le bord de mer. J’aime séduire, me faire désirer et tomber amoureuse. J’aime travailler, faire des recherches bibliographiques, analyser, interpréter. Mais aujourd’hui, je n’ai même plus la force de rire…Je me sens tellement lasse de tout ça. Si tu savais comme je peux avoir mal. (laissant échapper une larme)

Daniel

(en monologue) Jolie larme qui s’échoue, parcourant cette joue lisse jusqu’à se faire happer par une bouche pleine d’une émotion amère. Spectacle charmant que cet instant où s’épanouit la fragilité du moment. Pourtant, si on se laisse à contempler le regard, l’essence même de l’ombre du pleur naissant, ce n’est plus de l’attendrissement que l’on ressent. Le sentiment plus puissant qui s’exprime alors est le reflet de la Fatalité qui s’amuse au détriment des âmes simples. Le déchirement du cœur, organe des plus magnifiques sensations, se fait pitoyable. Son cri fait s’entrouvrir les brumes les plus épaisses, son tumulte fait se rouvrir les plaies les mieux scellées. Tristesse d’un cœur qui se meurt… Le carcan se resserre, emprisonnant à jamais les sentiments dérisoires qui font survivre les uns et mourir les autres. Dépêche-toi petit Ange, le temps s’écoule, les minutes s’égrènent…

Thérésa

Je n’en ai plus pour très longtemps. Je sens la Mort qui rôde autour de mon lit. Dis-moi maintenant ce qu’il en ait de toi. M’accompagneras-tu jusqu’aux limites du concevable ou passeras-tu le reste de ta vie à te souvenir de moi ?

Daniel

Il y a peu, je t’aurais répondu que la Mort devrait se dépêcher de me ramener auprès d’elle, m’ôtant à jamais le calvaire d’assister à un tel spectacle de souffrances. Aujourd’hui, je l’implore d’abréger tes souffrances et de t’emporter avec elle de la manière la plus légère et la plus rapide. Assister à ta souffrance n’est pas mon plus grand mal, c’est que tu souffres qui me désole. Tu méritais de vivre bien plus que moi…mais il en va autrement. Je ne veux pas que ta mort soit inutile. Je veux prendre cette force qui te fais apprécier la vie et te remercier chaque jour que je passerai sur cette terre du bonheur que tu m’as apporté. Ton souvenir restera à jamais graver dans ma mémoire. Tu ne mourras pas, je te le promets.

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