Cruelle rédemption

« - Monsieur Melvin Gray, vous êtes reconnu coupable de l’homicide volontaire de trente personnes et de mise en danger d’autrui. La Cour a décidé : vous êtes condamné à séjourner dans la prison de « Without God ». La séance est terminée. »

« Without God » ? Ce nom était complètement inconnu à Melvin. Comment pouvait-on lui faire une telle injure ? Pas de condamnation à mort ? Pas d’injection mortelle ? Lui qui avait pris tant de plaisir à sortir son flingue dans ce restaurant, attendant patiemment une quelconque excuse pour se mettre en colère, ladite excuse étant que le plat était trop salé. « Sûr, vous vous foutez de ma gueule ! Vous allez voir si l’on peut traiter un Melvin Gray comme une merde sans avoir droit aux conséquences ! » Pan ! Pan ! Pan ! « Regardez ces balles entrer dans vos corps de frustrés. » Pan ! Pan ! Pan ! « Ah, vous ne vous moquez plus maintenant ! Qui est le plus fort ? Hein ? ». Tout ça pour finir dans une vulgaire prison…

Le trajet avait été long et monotone. Les menottes trop serrées meurtrissaient ses chairs, seul petit plaisir de ce voyage. Le conducteur de ce car pourri était barricadé derrière une fenêtre blindée, son arme sagement endormie à la place du mort. A l’intérieur de cette bétaillère humaine, quatre hommes à la mine sinistre, meurtrière. Quatre gardes accompagnés de leur belle amante en fer fermaient ce cortège funéraire muet. Enfin, le silence se fit encore plus pesant qu’il ne l’était déjà. Ils étaient arrivés.

Drôle d’endroit…Aucune barrière, seulement de belles maisons, une cité de bourgeois. Soudain, un vacarme de tous les diables glaça les veines de ces nouveaux locataires. « Qu’est-ce que c’était ? Mais répondez, nom de dieu ! Où est-ce qu’on est là ? ».

Une voix se fit entendre, grossissant encore cette frayeur grandissante dans laquelle cette étrange bienveillance plongeait les détenus. L’atmosphère la rendait telle qu’on l’aurait crue sortie d’outre-tombe si le grésillement bien connu des haut-parleurs n’avait contredit cette impression lugubre. L’émetteur n’était autre que le conducteur du car parlant dans un microphone :

« - Messieurs, en raison des pouvoirs qui me sont conférés, je puis maintenant vous révéler les règles de ce nouveau système carcéral. Mais, tout d’abord, une petite présentation officielle me semble être de rigueur. Le premier de vos compagnons se nomme Big Louis. Arrêté plusieurs fois pour attentat à la pudeur, il a été incarcéré suite au meurtre de son adversaire lors d’un match de boxe, ou plutôt d’un combat à mains nues, sans règles ni lois. Ensuite, nous trouvons Elliot Goldness, célèbre braqueur de banque qui a pour spécialité de les faire exploser après son passage. John Bold, quant à lui, expert en arts martiaux, s’est fait recruté comme garde du corps par un ponte de la mafia. Il s’est fait arrêté pour avoir pris une balle à la place de son patron, ce dernier préférant l’abandonner à son triste sort plutôt que de lui rembourser sa dette. Pour finir, Melvin Gray, le meurtrier fou du restaurant italien.

Vous êtes tous quatre conviés à participer à une expérience toute nouvelle qui se veut être le prototype, que dis-je, le modernisme incarné des prisons à venir ! Incarcérés dans une des merveilleuse maisons que vous propose « Without God » ( nous remercions l’aimable participation de notre sponsor), vous allez vous retrouver tous quatre en étroite collaboration. Filmés nuits et jours, enregistrés par nos micros, rien ne pourra nous échapper. Les fenêtres sont scellées, la porte ne s’ouvrira que deux fois : la première pour que vous puissiez entrer dans cette prison dorée, la seconde pour laisser sortir LE gagnant. Une seule règle existe : aucun combat à mains nues ne sera toléré sous peine d’une sanction extrêmement douloureuse, je le crains. Messieurs, le jeu vous appartient, la porte est ouverte. Je vous souhaite un bon séjour ! ».

Sur ce ton amical, les quatre lourdauds armés firent descendre les prisonniers, les dirigeant vers une magnifique maison rehaussée d’un crépi blanc. La porte haute de 2.50 m impressionnait par sa finition en bois d’ébène. Quatre hommes étrangement muets et circonspects pénétrèrent dans cet antre, leur nouveau lieu de repos. La porte se referma lourdement sous un vacarme de « clic » et de « clac », laissant entrevoir le mécanisme sordide qui les retenait désormais enfermés. Toujours silencieux, ils se mirent à visiter cette maison du diable, chacun à sa vitesse, ouvrant portes et placards. Pour finirent, ils s’installèrent dans le salon où siégeaient quatre fauteuils et quatre tasses de café, le délicieux liquide fumant et dégageant délicatement ses merveilleuses effluves. John Bold prit alors la parole, rompant le calme ambiant :

« - Bon, je récapitule. Nous sommes quatre et un seul peut sortir d’ici. Nous n’avons pas le droit de nous battre…Au rez-de-chaussée, nous avons une cuisine, une salle à manger, un salon et une salle de jeux avec fléchettes et billard. Au premier : quatre chambres avec salle de bain. Chacune contient un lit, un bureau et une armoire où des vêtements sont sagement suspendus. Bref, nous avons tout le confort à disposition. Il semblerait que nous soyons non seulement logés, mais aussi nourris et blanchis. Le bonheur…

 -Tu t’crois malin p’têt. Si ça te fait marrer tout ça, tu vas pas garder ton sourire longtemps. Moi, tout ce que je comprends, c’est qu’y en a qu’un qui peut sortir d’ici et j’crois que j’vais commencer par me débarrasser de toi. ».

Accompagnant ses paroles par un geste mal intentionné, Big Louis fut soudain ébranlé par une décharge électrique suffisante pour le réduire à l’état de loque évanouie. Pour qu’un poids lourd de sa catégorie déclare forfait aussi rapidement, il va sans dire que le choc avait dû être d’une force sans précédent. Après une rapide vérification, celui-ci n’étant pas mort, les trois hommes continuèrent leur discussion.

« - Il n’a pas tort. Si l’on ne peut se combattre, ni mourir électrocuté, comment faire pour qu’il n’en reste plus qu’un ? »

La question restant suspendue dans les airs, Elliot Goldness n’eut pas la patience d’attendre plus longtemps et préféra se détendre autour d’une bonne partie de billard, suivi de près par Melvin Gray, grand amateur de ce sport.

La soirée se passa tranquillement autour d’un festin préparé par des mains invisibles. Les quatre hommes se renvoyaient des histoires toutes plus sanglantes les unes que les autres, ces résumés de vie faisant trembler les murs tellement ils apparaissaient drôles à ces quatre compères. Ils se quittèrent en très bon terme, chacun se retirant dans la chambre qui lui semblait attribuée, logique des habits qui avaient été choisis selon la taille, le poids et le goût des invités.

Le matin arriva bien vite pour Melvin, le silence représentant le danger le plus oppressant pour lui. L’étrange torpeur du sommeil se dissipa rapidement lorsqu’il aperçu la magnifique table dressée dans la salle à manger pour le petit-déjeuner. Les victuailles s’étalaient sous ses yeux émerveillés sous forme de bacon, d’œufs à la coque ou sur le plat, de café, de jus d’orange, de croissants et de petits pains, avec en plus du choix au niveau de la garniture : « Monsieur, êtes-vous plus beurre ou confiture ? Marmelade ou beurre de cacahuètes ? ». C’était un étalage de gourmandises rare pour cet habitué des fins de mois difficiles. Se délectant et remerciant le ciel de lui avoir donné l ‘Inspiration non moins divine de tuer si grossièrement des êtres humains, il fut bientôt rejoint par ses joyeux compagnons, Big Louis refusant d’ouvrir sa gueule, se souvenant sans doute de son humiliation de la veille.

Elliot goldness, plus facétieux le matin que doué de raison, se fit un malin plaisir à mettre en boîte ce pachyderme, qui ne pouvait utiliser la seule arme à sa disposition : ses poings. Mais, parfois, face à ses instants de dérision qui vous blessent le cœur, l’instinct fait place à la volonté : le coupable reçut un couteau qui lui transperça le front. Il était mort et aucun choc électrique n’avait fait suite. Big Louis avait trouvé la solution de l’énigme, tous les coups allaient être permis. 4-1=3.

La journée se passa lentement au gré des activités disponibles dans cet étrange lieu, le tout rythmé par les trois repas quotidiens que se doit de déguster tout un chacun. Il faut noter cependant qu’il est rare qu’une journée se déroule sans accrocs. Aussi un petit incident sans conséquences perturba quelque peu ces moments de quiétude. Alors que Big Louis et John Bold se disputaient lors d’une partie endiablée de billard, Melvin Gray décida que décidément, ils étaient bien malpolis tous les deux à pousser des haut-cris, le dérangeant ainsi dans sa concentration nécessaire pour pulvériser le record aux fléchettes…celui-ci n’excédant pas le zéro vu qu’il venait à l’instant de décider qu’il serait intéressant de commencer un match…d’où, l’envie lui prit de rabaisser le caquet de Big Louis, son organe de ténor étant bien plus volumineux que celui de John Bold, à l’aide d’une fléchette dont le but était d’atteindre la gorge, le point sensible de tout grand chanteur. Hélas ! si Melvin était un passionné de billard, il n’en allait pas de même pour les fléchettes. Il échoua et sa vexation fut suivie des légitimes récriminations de cet imbécile qui ne voulait pas se laisser tuer. Bref, ce fut la seule anicroche et ils s’en allèrent gaîment tous trois jusqu’à leur chambre en se souhaitant la bonne nuit, comme toute personne civilisée.

Au matin, un bruit assourdissant réveilla brutalement Melvin. Etrange réveil. Il s’habilla lentement, encore embrumé dans ses rêves et descendit l’escalier pour finalement rechercher la source de son lever matinal. Arrivé au salon, il découvrit là un bien charmant spectacle qui le remplit de joie. John Bold, assis nonchalamment, dégustait son café, accompagné par les râles sordides de Big Louis, qui agonisait sous la seule armoire qui décorait ce lieu. Il faut noter que c’était une magnifique armoire normande, en bois massif et harmonieusement ciselée, qui devait bien vous rompre le cou si jamais elle vous tombait dessus. Après un rapide examen, il s’avéra que John Bold avait malicieusement ficelé plusieurs jeans entre eux, et par un jeu de nœuds bien orchestrés, avait réussi à parfaire un piège non moins travaillé. Il suffisait qu’un lourdaud mal réveillé se prit les pieds dans cet étrange assemblage pour faire basculer l’armoire et se la prendre de façon à mourir pour de bon. 3-1=2.

Après cette magnifique démonstration du poids de la cervelle face au poids lourd, Melvin tira la conclusion qu’il valait mieux regarder où il mettait les pieds, ce qui lui permit de survivre encore un jour. Jour qui fut le dernier pour John Bold qui s’électrocuta malencontreusement dans sa salle de bain. « Eh oui, John ! Tétais pas le seul à réfléchir. J’ai profité de ta petite balade nocturne pour me promener dans ta chambre : un peu d’eau sur le sol, des fils soigneusement dénudés, toi trempé après ta douche, l’addition était facile et je ne retire aucun mérite de ma victoire. » 2-1=1.

Ses derniers instants, il les passa à faire ses adieux à ses trois compagnons d’aventure, s’engouffra un substantiel petit-déjeuner et se décida à aller ouvrir la fameuse porte, détentrice de sa liberté chérie.

« - Monsieur Melvin Gray, vous voici l’heureux gagnant de « Without God ». Vous avez obtenu le droit de vivre libre. Nous espérons que ce séjour sera pour vous le dernier dans nos lieux et que vous aurez su en tirer les leçons que nous voulions vous inculquer.

- C’est-à-dire ?

- Faut-il vraiment mettre des mots sur une évidence ! Vous avez enfin eu l’occasion de subir ce que vous-même vous n’aviez aucun scrupule à faire subir. Vous avez été la victime, l’innocent, le chassé. J’espère que vous en tiendrez compte pour les jours qu’il vous reste à passer sur cette terre. Bonne chance ! »

« Quels idiots ! Mais ce n’est pas Dieu possible d’être aussi crétin. C’est bien vrai ? Ils me relâchent réellement ? Bon, quel sera mon… ». Ainsi s’acheva la dernière pensée de Melvin. La porte s’ouvrant, un fil en laine, anciennement partenaire d’un pull, négligemment posé sur le sol et accroché à la porte, se tendit soudain, laissant s’échapper une pluie de couteaux qui pénétrèrent parfaitement dans différents recoins du corps du héros, devenu comme beaucoup d’autres, victime de forfaits criminels d’assassins non repentis… »

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