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Le corps douloureux : la pensée empêchée

L’entretien

Il est difficile de s’entretenir avec des douloureux chroniques. Nous obtenons très peu d’éléments autobiographiques, très peu d’affects ressortent, sont exprimés. C’est un vide d’une histoire qui s’emplit de douleur. Toujours le même thème revient, taraude : la douleur. Il n’y a pas possibilité de se décentrer de ce discours. Là où l’imaginaire se fait absent, il faut pallier ce manque en faisant preuve soi-même d’une grande imagination afin de réenclencher une discussion.

Rien ne filtre de l’inconscient, c’est un discours neutre en apparence. Mais les fins de phrase martelées par des « voilà », « enfin bon », « donc »…viennent interrompre un début de pensée qui pourrait devenir une menace si elle était mieux élaborée. Elle pourrait faire intervenir l’imaginaire.

Ce qu’il ressort de leur discours, c’est une profonde solitude, un sentiment d’être incompris, seul dans un combat quotidien. C’est une grande résignation dans l’acceptation de cet étranger qu’il leur faut apprendre à maîtriser. Le domaine de la preuve est aussi très présent, prouver une souffrance est impossible puisque rien ne se voit. C’est donc un masque à porter régulièrement, un « faire-semblant que tout va bien ».

 Tout comme chez les grands fumeurs, il est difficile d’appliquer la métapsychologie freudienne, il n’existe pas de symptômes névrotiques ou psychotiques.

Le Rorschach

 La passation du Rorschach se révèle aussi laborieuse. Censé mettre en exergue le processus projectif, il se retrouve ininterprétable selon la grille de cotation classique. Les Rorschach obtenus sont banaux et vides. Ils présentent très peu de réponse, peu de mouvement ou de réponses couleur. La représentation du corps est dévalorisée, source d’hostilité et d’angoisse. C’est un corps asexué. Il n’y a pas de processus d’identification.

 Les planches se suivent et se ressemblent. Les réponses formelles sont nombreuses et tendent à devenir exclusives. Lorsqu’il y a mouvement, ce n’est qu’une description de photo, des objets figés, à jamais prisonniers de leur position.

 Ces personnes sont pour la plupart dans une demande de réassurance tout au long du test : « Je suis normale ou pas ? ».

 

 Interprétation

 La pathologie de l’adaptation est un phénomène permettant de correspondre à une certaine normalité. Faire comme l’autre afin de ne pas dénoter dans le groupe. Mais cette normalité excessive entraîne un refoulement total de l’imaginaire. Il n’y a plus de conflit élaborable puisqu’il n’y a plus de subjectivité. C’est là où on peut noter l’échec de la métapsychologie freudienne, le rôle structurant de l’Œdipe n’est plus au centre du conflit, il n’y a plus d’imaginaire tout simplement.

 C’est une vie qui se passe dans le réel. Rien n’est projeté parce qu’il n’y a rien à projeter. C’est une routine qui protège, c’est la programmation de chaque geste, la protection du corps qui ne sait plus protéger. Se préserver d’une douleur supplémentaire, et encore, et encore, et encore…

 Le corps s’est fait traître, il ne joue plus son rôle de protection. C’est lui qui fait souffrir en permanence. Cette limite qui nous permet de prendre contenance, ce repère qui distingue le dedans du dehors devient flou chez les douloureux, un flou que l’on retrouve dans la lecture du Rorschach.

 Quand il y a réappropriation du lien psyché-soma lors des séances de relaxation, la parole reprend ses droits. Les maux du corps redeviennent des mots. Mais il faut pour cela de nombreuses séances. Est-ce que la douleur peut persister parfois, se faisant barrière, camouflant la vie psychique et ses conflits ?

 La pensée est bloquée dans un cercle où la douleur prend toute la place, est obsédante. C’est une lutte perpétuelle contre une dépression caractérielle. Les émotions sont absentes, cachées derrière des « il faut faire comme tout le monde », « ne pas se plaindre », « être normal ». Finalement, elle devient source de tous les conflits. Elle ne serait pas là, tout irait bien. La vie psychique suit inévitablement ce cercle vicieux, « faire comme si tout allait bien » pour ne pas tomber dans la dépression.

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